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L’échange

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L’ Echange offre la démonstration de l’imbrication des principales orientations développées au cours de la carrière de Clint Eastwood : faire réapparaître un genre en le confrontant à la nouveauté. Mais force est de constater que le cinéaste ne fait fructifier ni l’un ni l’autre : il juxtapose sans radicaliser. Déception et admiration.

Et un de plus ! A 78 ans, Clint Eastwood ne cesse d’enchaîner les films et de varier les sujets. Après une incursion dans le monde de la boxe (Million Dollar Baby), un diptyque  sur la Bataille d’Iwo Jima (Mémoires de nos pères et Lettres d’ Iwo Jima), L’Echange propose un  mélodrame inspiré de faits réels. Cette dernière réalisation force l’admiration par la mise en scène impeccable, de facture classique mais travaillée, comme toujours dans un refus de copier le genre. Mais n’est-ce justement pas le poids de la forme qui endommage la parfaite réussite émotionnelle de L’ Echange ?
 
Tout comme l’a prouvé l’arrivée de Clint Eastwood derrière la caméra, qui prolongeait ses débuts d’acteur dans le western-spaghetti et s’efforçait de mêler ses réalisations aux références classiques (L’Homme des Hautes Plaines par exemple), L’ Echange perpétue son attachement à la forme conventionnelle et sa volonté d’indépendance. Ces deux orientations contribuent à asseoir le réalisateur californien dans un processus visant à faire « réapparaître un genre » plutôt qu’à lui « redonner vie » (au contraire, par exemple de Todd Haynes avec Loin du Paradis). Cela n’est pas nouveau chez le cinéaste et L’Echange ne déroge pas à la règle. Sous une horde d’effets dramatisants, cette oeuvre ambitionne l’immersion dans le classicisme afin de mieux l’abandonner. Il s’agit ainsi de faire se manifester un cinéma antérieur et d’aboutir à une hybridation filmique construite par digestion des codes, élégance et méticulosité. Cette hybridation s’incarne avec l’enfant, et par conséquent la mère, face aux autorités, mais aussi par la confrontation entre le fait divers et le mélodrame.

Le fantôme eastwoodien : le démiurge

Clint Eastwood a toujours soigné ses personnages, accordant une large part aux portraits féminins. Dans le cas de L’Echange, l’enfant, plus que Christine Collins, atteint la moelle du récit et le vampirise. Agé de 9 ans, Walter Collins disparaît un samedi après-midi alors qu’il attendait le retour de sa mère, standardiste, partie faire des heures supplémentaires. Sa disparition entraîne une intrigue qui va se démultiplier pour surprendre la corruption et les erreurs de l’Etat ainsi que de son bras armé. Cette dernière se révèle assez plate, voire ennuyeuse sur la longueur, car déjà vue. Le plus intéressant demeure enfermé dans l’esprit de Walter, qui plane tout le long du récit et devient le moteur du combat de sa mère. Par ce biais, Clint Eastwood insuffle une dimension spirituelle à L’Echange, qui érige Walter Collins en martyr, en cause défendue avec véhémence par le pasteur de Los Angeles (John Malkovich), et relayée largement par la presse. L’ascension de Walter se fait sans outrance ni pathos, mais avec une  certaine acuité envers les détails narratifs et formels. Ce n’est donc pas par hasard que Clint Eastwood débute son récit par un dialogue mère-fils concernant l’absence d’un père, et par le voyeurisme des voisins qui épient Christine Collins signalant la disparition de son fils. Pour l’Amérique puritaine des années 20, la mère célibataire, élevant seule son fils et travaillant, ne peut être que la cible aisée d’un système social sclérosé par une droiture masquant des failles soupçonnables.

D’abord jugée banale, la disparition de Walter permet de l’instaurer martyr, ainsi que moteur du combat de sa mère et révélation, aux yeux de la population de Los Angeles, des véritables erreurs administratives. Accentué par l’échange de l’enfant, il perd son prénom et devient en quelque  sorte L’Homme Sans Nom, toujours présent par voie de transcendance. C’est sans aucun doute grâce à cette dimension spirituelle que le réalisateur parvient à éviter toute satire dans la dénonciation des dérives politiques et de l’éthique américaines. A l’instar de cette connotation religieuse, Clint Eastwood fait fi des institutions pour se tourner vers l’individu, marginal car intègre, qu’il soit prostituée ou pasteur. L’Echange est un film qui lutte contre l’apparence et la standardisation, pièges au sein desquels plonge la population. Christine Collins devient un exemple qui refuse de se soumettre à une autorité incompétente et hâbleuse, qui avec l’apparât attractif de costumes impeccables, de la stature altière et de l’assurance verbale (le personnage de l’officier Jones) refuse la possibilité de se tromper. En quelque sorte, il s’agit de ce à quoi Clint Eastwood n’a cessé de se confronter….

Le fait divers face au mélodrame

Avant tout, il faut se remémorer les relations houleuses entretenues avec Hollywood qui infligea une étiquette à Clint Eastwood avant de le reconnaître à sa juste valeur. Constamment vilipendé par les studios dès ses débuts « sergio leoniens », Clint Eastwood est pourtant aujourd’hui un des rares cinéastes à réaliser des oeuvres d’auteur et à les produire, protégeant ainsi son indépendance (par le droit de regard sur le film). La forme de L’Echange synthétise cette idée d’immersion, de ne pas lutter contre un système mais d’en faire partie à sa manière. Chaque plan du film oscille entre le réalisme d’un fait divers et le grandiloquent du mélodrame poussif. Sous une facture classique affirmée par les pleurs d’Angelina Jolie, précédés du « I want my son back » (répété abondamment et notamment appuyé par  un plan surchargé d’effets de contrastes photographiques – préparant peut-être le retour de Tomb Raider), Clint Eastwood parvient à jouer avec les codes et à les laisser apparents, pour tenter de les abandonner. Dans les dispositifs de mise en scène, l’exemple le plus flagrant a lieu lors de la discontinuité narrative. Alors que l’intrigue est installée et que le récit des péripéties suit son cours, comme par magie, une séquence vient présenter le coupable ! Loin d’être une incohérence, cette rupture de linéarité corrobore la volonté d’afficher l’imbrication générale déjà citée et qui plus est, d’enrichir son film d’une enquête policière. Alors, entre le mélo-polar et le fait divers réaliste, entre les artifices et la sobriété, qui l’emporte ? Les derniers plans orientent la réponse. C.Collins  délivre le mot « espoir » et son visage s’illumine dans un cadre en légère plongée, ignorant l’effet dramatisant connu de la contre-plongée. Puis, traversant la rue, un panoramique grimpe et décline en plan large l’identité du fait divers : une femme parmi la foule, et l’agitation urbaine.
 
Reconnaissons-le, Clint Eastwood a su marier avec maestria le style imposant d’une oeuvre-fleuve et l’élégance sobre d’un portrait féminin, juxtaposant le fait divers et le mélodrame. Mais dans cette oeuvre hybride, les diverses nuances de textures (l’ouverture en noir et blanc, l’ocre de la ferme, la douceur de la banlieue…), les cadres détournant la progression schématique  des valeurs de plan, ne suffisent pas entièrement à restituer la violence émotionnelle de Million Dollar Baby et le perturbant portrait fraternel de Mystic River… dans lesquels apparaissait déjà le thème de l’enfance.

 
 

Titre original : Changeling

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Genre :

Durée : 141 mn


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