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Le Troisième homme

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« Le Troisième homme » est une dystopie. Pour mieux dire, une histoire se déroulant dans un lieu de désolation et de désenchantement. Ici la Vienne morcelée d’après-guerre qui préside aux interactions entre les protagonistes et modèle leurs destinées. Ressortie.

Une déambulation de charybde en scylla dans les rues sombres et irisées de Vienne

Holly Martins (Joseph Cotten), médiocre auteur de westerns en fascicules, débarque sur le théâtre d’occupation de Vienne à l’instigation de son ami d’enfance Harry Lime (Orson Welles). Il apprend sa mort accidentelle et se lance à tâtons dans une déambulation périlleuse à travers les rues irisées par le halo des réverbères. Il tente sans y parvenir de démêler les circonstances de sa troublante disparition et réhabiliter sa mémoire.

De charybde en scylla et de faux-semblants en faux-fuyants, il finit par apprendre qu’il n’est qu’un leurre entre les mains de son pygmalion bien vivant qui, devenu l’égérie d’une faune aristocrate décadente, dissimule sa vraie personnalité dans un peu reluisant trafic de pénicilline frelaté. De guerre lasse, il s’allie au colonel Calloway (Trevor Howard) pour le pourchasser jusque dans les égouts de la ville où l’ange exterminateur  aura raison de  l’ange déchu au terme d’une traque policière intense.

 

 

Film mythique et récit tortueux et mystificateur

Film mythique et récit mystificateur, Le troisième homme est d’abord un scénario novélisé par l’écrivain agent secret Graham Greene et, dans un second temps ,porté à l’écran par Carol Reed et produit par Alexander Korda et David O’Selznick. A la même époque, Graham Greene travaille en sous-main pour les services secrets britanniques du contre-espionnage et notamment sous l’égide bienveillante de Kim Philby, célèbre transfuge acquis à l’Union Soviétique qui va lui inspirer le sulfureux personnage de Harry Lime.

Dès le générique déroulant, le spectateur est happé par le thème d’Anton Karas. La cithare introduit tout du long une broderie musicale au magnétisme ensorcelant. L’antienne viennoise s’impose, impérieuse,par son allant mélancolique et son empreinte dramaturgique. Entêtant comme une scie musicale, le refrain diégétique n’est pas un simple habillage folklorique à l’instar du sirtaki de « Zorba le Grec ». Il imprime un leitmotiv insistant qui se grave dans notre mémoire pour y laisser flotter une aura intemporelle de mystère.

Les accents entêtants de la cithare rythment les fulgurances d’Harry Lime

Omniprésent par ses accents lancinants, cet entrelacs instrumental aux  circonvolutions singulières se dévide comme le fil conducteur de l’histoire. Nourri des chimères de ses opuscules,Holly Martin débusque Harry Lime, l’ange déchu, le vil corrupteur, dans la pénombre d’un porche. Un rai de lumière, tel un feu de la rampe (limelight), vient éclairer en insert le visage poupin fendu du sourire hilare d’ Orson Welles.

Dans son éternel ressassement, le motif popularisé par Karas revêt cette coloration enjouée, désinvolte et insouciante qui personnifie le dandysme affiché et l’exubérance cynique de Harry Lime, à chacune de ses fugaces apparitions. Orson Welles excelle dans ses entrées et sorties théâtrales en chérubin satanique ou lutin espiègle et facétieux sublimées par la photographie expressionniste de Robert Krasker, ses cadrages penchés et ses immenses ombres portées.

 

 

Un essaim d’espions mêlés aux trafiquants du marché noir dans un compagnonnage indissoluble

La boucle musicale et ses arabesques, la grande roue du Prater, le collecteur d’ égouts dédaléen, le baroquisme des grands hôtels du Ring au charme suranné et leurs escaliers en spirales, l’errance de Holly Martins, tout participe d’une même stratégie d’enfermement par  circularité. Le film avance en cercles concentriques successifs qui nous ramènent inexorablement à la traque d’Harry Lime.

Nous sommes embarqués dans un jeu de cuedo où la silhouette cryptique et fuyante du séducteur-manipulateur est celle d’un illusionniste, d’un Houdini , profiteur du marché noir imposé par la pénurie et la misère sociale. Vienne est une ruche bruissante d’un immense essaim d’espions mêlés aux trafiquants du marché noir dans un compagnonnage indissoluble.

 

 

Un monde vacillant en déréliction

Le récit se meut dans un monde vacillant en déréliction,un monde surréaliste et irrationnel, un monde glauque de petites combines et forfaitures, de racketteurs et d’escamoteurs. Où les réfugiés de l’est ne font que transiter. Où les marchandises sont frelatées et les passeports falsifiés et la vie humaine suspendue aux trafics louches. Où les braises d’une gloire nazie rampante sont encore fumantes.On retrouve déjà cette atmosphère interlope lourde de tensions exacerbées dans Casablanca de Michael Curtiz.

A l’exemple de Berlin Express de Jacques Tourneur tourné à la même époque dans un Berlin dévasté, Vienne suinte la conspiration, un sentiment renforcé par l’instauration de la guerre froide. La métropole danubienne est quadrillée par les forces d’occupation alliées. Sur cette toile de fond déstabilisante, Carol Reed relate les circonstances d’une trahison, les tiraillements d’une amitié désunie sur fond de déloyautés et de manipulations.

Harry Lime est le héros néfaste au port charismatique de sinistre présage. Il est l’incarnation de Macbeth livré à lui-même dans toute la noirceur de son âme sans sa ténébreuse lady Macbeth. Comme lui, il est un sinistre émissaire de la mort qu’il distille dans le sillage de ses activités occultes. Dans la continuité de son rôle de Macbeth (1948) qu’il a parachevé et préfigurant celui tout aussi sanguinaire d’Othello (1952) qu’il peaufine en coulisses, Orson Welles compose un succédané shakespearien machiavélique et cynique à souhait sans aucun grimage mais reconnaissable dans ses tirades apocryphes : « Durant trente ans de règne des Borgias, les Italiens connurent la guerre, la terreur, le crime, les carnages et les effusions de sang mais ils ont produit Miche Ange, Léonard de Vinci et la Renaissance. En Suisse, ils n’ont connu que la fraternité et  500 ans de  démocratie et de paix et qu’en a-t-il résulté ? L’horloge à coucou. »

Accompagnée par la sempiternelle mélopée d’Anton Karas, la fin ouverte est une pirouette qui redouble la scène de l’inhumation de l’incipit . Dans la longue allée qui borde le cimetière adjacent où Harry Lime aura été enterré pour de bon, la silhouette d’Anna (Alida Valli) apparaît, menue, dans la profondeur de champ puis  grandissante qui chemine d’un pas résolu et dépasse Holly Martins, double positif de Harry Lime, fuyante et sans un regard dans sa direction.

 

 

Diffusion : Tamasa Distribution

 

 

 

 

 

Titre original : The Third man

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Durée : 94 mn


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