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Le Temps d’aimer et le temps de mourir (A Time to Love and a Time to Die – 1958)

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L´oeuvre-somme de Douglas Sirk, magnifique récit d´un amour pris dans les méandres d´une Histoire impitoyable.

Réalisé en 1958, "Le Temps d’aimer et le temps de mourir" est adapté du roman pacifiste d’Erich Maria Remarque. Sur la volonté des producteurs d’Universal Pictures, son titre original, Un temps pour vivre, un temps pour mourir, est modifié, le mot « vivre » se transformant en « aimer », inscrivant l’enjeu du film dans une thématique chère au réalisateur, celle de l’amour impossible soumis aux vicissitudes d’un milieu qui n’a que faire des individus.

1944. Sur le front russe, Ernst Greaber (John Gavin), officier allemand, obtient enfin trois semaines de permission et rentre à Berlin pour retrouver ses parents. La ville est dévastée, ses parents introuvables. Lors de ses recherches, il fait la connaissance d’Elizabeth Krause (Liselotte Pulver), dont il tombe amoureux. Encombré d’un matériel littéraire très dense, Sirk parvient à composer un film de guerre poignant, dénué des considérations antimilitaristes habituelles, mais néanmoins soucieux d’exprimer le ressenti d’une nation en guerre, et surtout d’une nation en train de la perdre. Le réalisateur n’épargne rien, et met l’accent sur le point de vue allemand, forcément plus rarement vu au cinéma : la peur d’être désormais un peuple haï par tous, la délation permanente des Allemands entre eux, l’opportunisme de ceux qui ont pu profiter de la guerre, la cruauté des officiers de la Gestapo, ou encore la jeunesse des soldats enrôlés à la fin du conflit.

Les soldats allemands, pour une fois « héros » du film, sont soigneusement caractérisés, et le réalisateur scrute la peur et la difficulté de faire son devoir avec une acuité glaçante. Le front, univers froid, dominé par les blancs gris et verts, n’a pas d’horizon, chaque arrière-plan est saturé de bâtiments dévastés aux angles acérés, dessinant l’état d’esprit torturé des soldats. Le même traitement est apposé à Berlin, ville en ruines dévastée par les bombardements, et dont on reste estomaqué par l’impressionnante reconstitution. C’est dans ce décor presque apocalyptique que le réalisateur restitue la fugacité d’une histoire d’amour, aussi forte qu’inappropriée, aussi impossible qu’elle n’est belle. Le mélodrame, genre que le cinéaste a enrichi de manière personnelle, trouve ici sa plus belle définition « sirkienne » : « Il est plus facile de mourir que de vivre », dira un vieil hédoniste à Ernst, alors il faut vivre aussi intensément que possible le temps qu’il nous reste, tant la mort est omniprésente.

Le réalisateur semble fasciné par la volonté inconsciente de ses personnages de vivre une vie normale en temps de guerre : tomber amoureux, se disputer, aller au restaurant, se marier, avoir des projets. En témoigne la scène où Ernst veut amener Elizabeth dans un restaurant chic, un lieu qui n’existe plus aujourd’hui dira-t-elle. Alors que les amants boivent du champagne en tenue de soirée, ils sont interrompus par un bombardement. Tous se réfugient à la cave, où la fête continue à battre son plein, une chanteuse continuant de chanter, les gens élégants continuant d’être élégants, et ce malgré le décor sinistre et la menace d’être tué. La scène est presque tragi-comique, tant la détermination des personnages à vivre malgré la peur est folle, presque démesurée.

Le plus souvent cloîtrés dans des intérieurs exiguës, les deux amants se créent des espaces de paix là où ils peuvent, et ce n’est qu’au détour d’une balade sur les quais de Rhin que s’exprimera la beauté de leur amour. La nature, toujours bienfaitrice et supérieure chez Sirk, trouve ici sa représentation dans un arbre bombardé qui fleurit malgré tout. La nature, victorieuse de la folie des hommes, est bien évidemment le symbole de l’histoire d’Ernst et Elizabeth.

Entremêlant le parcours impossible des amants, leur difficulté à exister ensemble, et la destruction imminente de leurs pays, le réalisateur exprime mieux que jamais cette peur du lendemain dans un récit précipité par la conscience aiguë de l’après-guerre, qui sera aussi douloureuse que le présent. La maîtrise de l’espace, le génie de certains panoramiques et la flamboyance du cinémascope nous rappellent que c’est bien un film hollywoodien que nous regardons, mais habité d’un supplément d’âme, d’une capacité à faire art de la folie des sentiments et de la démesure, une œuvre d’une beauté folle. Si Douglas Sirk, exilé au moment de la guerre, n’a effectivement pas vécu le conflit en Allemagne, on perçoit de bout en bout le lien intime unissant le réalisateur et son sujet, ce pays dont il peint les traits brouillés, ce pays « qui doit perdre la guerre pour retrouver son âme ».

Rien n’est anodin dans cette œuvre magistrale et plus personnelle qu’il n’y paraît, jusqu’à la maison où se réfugie le couple avant de se séparer, aux allures de maison de poupée expressionniste, un cocon plein d’angles et de recoins peuplés d’ombres étranges mais protectrices, où le couple, las, choisit de s’aimer une dernière fois.

 

Titre original : A Time to Love and a Time to Die

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Durée : 132 mn


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