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Le Soldatesse (des filles pour l’armée)

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« Le Soldatesse » porte un regard féministe existentialiste sur ces femmes en déshérence, butin de guerre, enrôlées de force afin d’approvisionner les bordels militaires de campagne lors de l’invasion hellénique par les troupes d’occupation italiennes expédiées en 1941 sur une rodomontade du Duce. Illustrant une page sombre de l’occupation italienne, ce road-movie sur fond de guerre chaotique fut ignoré à sa sortie pour le défaitisme et le fiasco militaire qu’il traduisait par son naturalisme. Décryptage.

Le salaire de la peur

Trivialement racoleur, le titre français Des filles pour l’armée occulte ce rôle déterminant de femmes-soldats que vient entériner le titre italien Le Soldatesse dévolu à ces prostituées échouées et au ban de la société.

Le 28 Octobre 1940, l’Italie de Mussolini lance un ultimatum à la Grèce pour établir un pont d’occupation avec l’Albanie conquise en 1939. Malgré le non(ochi) d’autodétermination grec resté fameux, l’Italie déclenche une guerre-éclair qui s’enlise tandis qu’Il Cavaliere, dans son délire d’agitateur de guerre et pour damer le pion à Hitler, envisage l’invasion militaire comme une simple promenade de santé ; certain d’une reddition en quelques semaines. Or, l’armée grecque résiste héroïquement et avec tout l’acharnement de la désespérance. Le prologue du film illustre la tragédie grecque avec la chute d’une Athènes putrescente, le parthénon en toile de fond des hostilités et une population famélique qui sonde les décombres encore fumants.

Désillusionné, le lieutenant Ricardo (Tomas Milian) se voit assigner une mission à travers les chaînes montagneuses et les paysages escarpés du maquis grec. Pour remonter le moral des troupes expéditionnaires, il doit transporter un chargement hétéroclite de prostituées jusqu’en Albanie.

Librement adapté du roman de Ugo Pirro, le Soldatesse est un drame à combustion lente. Valerio Zurlini s’attache au détail réaliste qui explicite la cruauté barbare d’une guerre à visée colonisatrice. En quelques scènes suggestives, il souligne son inhumanité et le carnage oppressant qui en découle. On peut inférer que camper l’armée italienne sous ses vraies couleurs, sous un jour défaitiste dans les affres d’une guerre de position, ne pouvait légitimement que rencontrer un succès mitigé auprès du public italien, à l’époque, submergé de comédies à l’italienne roboratives.

 


La prostitution comme exutoire des frustrations des soldats italiens belligérants

Le gouvernement fasciste a ouvert des bordels contrôlés par l’Etat et la prostitution n’est à priori pas un sujet de controverses qui a une fonction prophylactique d’encadrement de la virilité des soldats. La prostitution est l’exutoire des frustrations des soldats belligérants. Or, l’acuité du péril vénérien avec la syphilis ou du fléau de la malaria explicitement montrés dans le film invite à repenser l’image du combattant viril. Celle-ci est fortement entamée lorsqu’un haut gradé militaire pénètre dans un bordel de campagne et refuse le salut militaire dans l’enceinte du lieu de tolérance au prétexte dérisoire qu’ il n’y a plus de hiérarchie qui tienne mais uniquement un ramassis de porcs en rut.

La misère provoquée par la guerre contraint de nombreuses femmes à se résoudre de gré ou de force à la prostitution pour subvenir à leurs besoins et à ceux de leurs familles.

Zurlini parvient à nouer une idylle improbable entre l’ombrageuse Eftichia (Marie Laforêt) au pragmatisme rebutant et le lieutenant Gaetano Martino (Tomas Milian), dédaigneux de la mission d’escorte qui lui a été assignée, la considérant comme une hérésie absurde au milieu de cette guerre outrancière. Dans le rôle de son bras droit qui a
l’expérience du terrain , le sergent Castagnoli, Mario Adorf est l’incarnation parfaite de l’autorité militaire rigide et obéissante.

Femmes-soldats d’une guerre faite par les hommes, ces filles de petite vertu le sont par asservissement à la misère qui les assaillent. Les épreuves de force qu’elles traversent sont une métaphore de la guerre dans ses répercussions les plus intimes où elles sont données en pâture. Elles pourvoient en chair fraîche des soldats sexuellement frustrés et potentiellement assimilés à de la vulgaire “chair à canon”. Zurlini compose comme une mosaïque et une fresque de ces visages de femmes mues par l’effroi de leur condition. D’un côté le film est symbolique et métaphorique quand il décrit les relations licencieuses entre ces femmes envisagées sous l’angle étroit de leur fonctionnalité comme dispensatrices de plaisirs pour la gente masculine militaire. De l’autre, il s’ancre dans un réalisme existentialiste par l’intrusion des épisodes guerriers qui émaillent la narration.

 


Un convoi humain bringuebalant

Ainsi ce convoi de femmes est tout aussi bringuebalant que le camion qui le transporte sur les routes escarpées de chaîne montagneuse. Il sera bientôt pris dans la nasse des escarmouches entre résistants et soldats italiens d’occupation en terre hellénique. Les femmes se retrouvent quant à elles prises en otages d’une situation incontrôlable.

Les interactions dramatiques sont nombreuses entre les trois militaires assignés au convoyage et ces femmes déracinées ; tous embarqués dans la même galère. La vulnérabilité des femmes entre elles souligne la fragilité de leurs espérances. Elles font littéralement corps. Au cours de ce périple sinueux semé d’embûches, Zurlini ne mâche pas ses images pour décrire la déroute fasciste poussée jusqu’à la caricature d’elle-même. Les femmes se révèlent
fortes et défiantes face aux choix limités qu’elles rencontrent. Elles ne sont jamais mensongèrement héroïques comme les hommes. Par leur pugnacité, elles révèlent, au contraire, le sordide de la guerre qui les exposent à toutes sortes de compromissions. La mort et le désillusionnement menacent le convoi à chaque tournant dans l’imminence d’une attaque-éclair qui ne survient jamais où l’on s’y attend.

Valerio Zurlini: un contemplatif plus proche du quattrocento que de la métaphysique antonionienne

Zurlini est un contemplatif au sens littéral du terme qui ne serait pas embarrassé de métaphysique comme Antonioni. Plus préoccupé d’introspection émotionnelle, il sonde les visages comme un peintre du quattrocento ou de la renaissance qu’il affectionne et qu’il collectionne.

Le film traduit sans concessions la manière complaisante avec laquelle l’armée italienne “achète” la subordination des jeunes femmes grecques en déshérence pour remplir leurs bordels militaires et leur enrôlement de force dans cette mission. Les villages occupés expérimentaient la famine et les femmes étaient bien souvent le dernier recours de leurs familles et la prostitution leur seul expédient.

La photographie densément contrastée de Tonino Delli Conti, opérateur de Pasolini et Sergio Leone au nombre de ses productions, taille à coups de serpe une galerie de visages féminins étrangement convulsés par la tournure dramatique des événements dans le style dépouillé qui est le sien. On connaît l’engouement de Zurlini pour la peinture de la renaissance italienne et ce sont ces figures de madones martyres qui font saillie dans l’évangile selon St Matthieu que l’on retrouve dans Le Soldatesse comme se faisant pendant. Il exprime ici les passions de l’âme par une utilisation concertée de l’expression des visages de chacune des protagonistes.

Comme dans Kanal, Zurlini confronte des naufragés de l’Histoire. Les hommes sont assujettis à l’absurdité des ordres de la hiérarchie militaire tandis que les femmes convoitées pour leurs seuls faveurs et charmes sont vouées à n’être que des épaves de confort dans un épisode grotesque et dérisoire dans leurs visées.

Cinéaste du spleen existentiel et de la rétention des sentiments, Valerio Zurlini signe ici un mélodrame épique foncièrement honnête dans son propos et qui sait éviter l’écueil de l’héroïsation mensongère.

Le Soldatesse est distribué en salles par les films du Camélia.

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Durée : 120 mn


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