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Le mari de la femme à barbe

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Le mauvais goût affiché est le révélateur des noirceurs humaines semble nous dire en substance Marco Ferreri dans ce pamphlet sulfureux où il impose une vision d’intense émotion dans la soumission excessive de Maria, la femme à barbe, devenue un phénomène de foire par la cupidité de son dresseur de mari. Un film-évènement en version restaurée 4K.

Ne pleure pas, les singes ne pleurent pas.” (extrait du Mari de la femme à barbe)

Une femme poilue est une femme vertueuse

Dans Le mari de la femme à barbe, Marco Ferreri reconduit le bestiaire incongrûment grotesque qu’il a entamé dans Le lit conjugal. Cette fois, il transpose librement avec Rafael Azcona, son scénariste, le parcours de vie météorique autant que tumultueux de Julia Pastrana, jeune femme mexicaine exploitée du 19éme siècle, hybride entre l’homme et le gorille, atteinte d’hypertrichose, une difformité génétique qui développe un système pileux anarchique sur toutes les parcelles du corps. La charge métaphorique est d’autant plus virulente qu’elle prend corps dans un être disgracié.

Souvent taxé de provocateur subversif dans ses films qui sont à peu près tous sans exception des satires épinglant les travers sociétaux de son temps, Ferreri pourrait faire sienne la phrase de Richard Dawkins : “Notre espèce est la seule qui n’a pas le droit d’aller chez le vétérinaire pour échapper sans souffrances à son malheur.”

Virilisme et voyeurisme

Vétérinaire de formation, il dissèque au scalpel l’âme autant que le corps. Il entre dans ses attributions de satiriste de fustiger ici la cupidité de l’homme qui le pousse à exploiter la femme au nom d’un virilisme patriarcal. Il métaphorise le capitalisme galopant de son temps qui exploite les femmes aux seules fins de satisfaire les perversions voyeuristes de l’homme. Ici, un bonimenteur de spectacle forain peu scrupuleux s’approprie la découverte d’une femme-singe pour en faire une attraction lucrative encore après sa mort et celle, conjointe, de l’enfant qu’ils ont mis au monde.
Au même titre que l’éléphantiasis d’Elephant man ou que le rictus pétrifié de joker de Gwynplaine dans L’homme qui rit, la monstruosité de Maria suscite un voyeurisme appuyé qu’elle parvient à exorciser dans les spectacles forains de la plus grande trivialité.

 

 

Régression animale et féminité enfouie

Transposé dans la région napolitaine en pleine mutation économique où grouille de vie et à fleur de pavé le petit peuple, démerdard, le destin de Julia Pastrana prend un tour tragi-comique. Ferreri se livre à une étude de la nature humaine où Maria/Annie Girardot montre toute son humanité sous son abondante pilosité aussi bien que Antonio /Ugo Tognazzi sous sa carapace d’ écornifleur calamistré et ordurier.

Le personnage peu reluisant de ce montreur de foire rappelle en demi-teinte celui du Zampano de La strada sans toutefois cette évocation circassienne propre à l’univers fellinien si ce n’est par l’enjouement des accents cuivrés de la musique de Teo Usuelli qui scandent les épisodes dégradants de la régression animale de Maria. Son sort fruste ne laisse pas d’être émouvant. Elle se satisfaisait d’être une novice dans l’ombre préparant le minestrone pour les indigents à l’hospice où Antonio la repère pour mieux la dévoyer et in fine lui faire perdre sa virginité qui, pourtant, était la garantie de sa “rente de situation”. Malgré sa bassesse qui n’est qu’une forme de roublardise napolitaine, Antonio Foccacia est celui qui désinhibe la femme timorée de sa difformité et lui ouvre des perspectives d’émancipation en la révélant à sa féminité enfouie.

Le tour de force de Ferreri est d’enlaidir Annie Girardot, actrice à l’époque la mieux rétribuée au box-office. Sous le maquillage de la “bête” transparaissent la bouche capiteuse et le profil classique de la “belle”. Le primitivisme est
sommairement caractérisé par le dressage d’Antonio en costume d’explorateur,qui fait claquer son fouet pour impressionner le chaland dans une pantomime volontairement outrée parodiant les mimiques simiesques.

Ferreri laisse sous-entendre un “anthropophagisme” de mauvais aloi dans la scène d’ouverture à l’hospice où il se caricature lors d’une séance de diapositives où il apparaît fugacement sous la défroque d’un missionnaire parti évangéliser les peuplades africaines. Décapité, sa tête est triomphalement exhibée par une jeune indigène scarifiée aux seins nus. On imagine la suite où il sera consommé dans un énorme chaudron selon l’imagerie d’Epinal véhiculée à l’époque coloniale.

 

 

La femme descend du singe

Le metteur en scène de l’outrance assumée pousse l’anthropomorphisme à son paroxysme dans une scène où Annie Girardot se retrouve à grimper incommodément sur un arbre par mimétisme avec le comportement d’un chimpanzé observé dans un zoo qu’elle singe à contrecoeur pour faire bouillir la marmite du couple hétéroclite qu’elle forme avec Antonio.

Maria n’a rien de simiesque si ce n’est une extrême pilosité qui la caractérise et elle n’a aucune prédisposition à l’état sauvage. Encore moins à un sensationnalisme coquin ou graveleux auquel elle se prête à contrecœur. Elle est très au fait de son apparence peu orthodoxe et n’aspire qu’à une vie de normalité.

Annie Girardot est gênée aux entournures par un maquillage qui entrave ses mouvements. Sa physionomie velue n’est pas trop saisissante au point de faire appel aux pires instincts du public. Outre sa virginité supposée qui fait l’objet de tous les fantasmes, elle gratifie l’auditoire masculin d’un numéro de striptease très suggestif organisé par un imprésario libidineux dans un cabaret parisien. A l’époque du film, la bonne société s’encanaille dans des spectacles polissons et les temples d’effeuillage sont en quête d’exotisme post-colonial. Ferreri ose parodier ce voyeurisme un peu malsain pour désamorcer le malaise ambiant dans une scène à l’exotisme racoleur qui ne laisse rien ignorer de l’anatomie de l’actrice. Avant de perdre fortuitement son innocence dans un lit trop exigu pour tenir le couple, le cinéaste la montre, parée de ses plus beaux atours de mariée dans une robe blanche immaculée chantant maladroitement la “novia” sous les lazzis des badauds se pressant autour du couple à l’issue de la cérémonie nuptiale.

Ugo Tognazzi: entre avidité cauteleuse et bienveillance chafouine

Le manque de sérieux, l’apparente légèreté laissent la place à une critique humaniste mordante. Ferreri offre à Ugo Tognazzi un rôle bicéphale taillé sur mesure pour lui dans sa duplicité matoise. Tantôt il impressionne par ses manières cauteleuses et huileuses de forain avide et peu scrupuleux. Tantôt il s’inscrit dans une bienveillance chafouine qui perce au travers d’une nonchalance bienséante de façade.

Mêlant acteurs professionnels et figurants dans des séquences haut en couleurs, le film sacrifie au néo-réalisme ambiant en laissant découvrir la population laborieuse à travers des bouffées d’images des rues napolitaines et de la faune populaire qui les anime.

Au fond, à travers le personnage ambivalent d’Antonio, Ferreri n’est pas dupe du spectacle qu’il donne à voir. Il est lui-même ce montreur de foire qui colporte des images crues pour dénoncer le simulacre et forcer l’attention. Le monde entier est un cirque ambulant et ce microcosme carnavalesque est à l’échelle du monde.

Le mari de la femme à barbe est distribué en salle par Tamasa. La version restaurée 4K restitue pour la première fois dans leur intégralité les trois fins attribuées au film: la fin lapidaire du montage italien d’origine, sans doute la plus
intègre, la fin italienne longue et la fin édulcorée voulue par le producteur Carlo Ponti, happy ending, destinée à la France et aux USA.

Titre original : la donna scimmia

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