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Le Journal d’un curé de campagne

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Chronique au quotidien de l’examen de conscience d’un jeune vicaire de paroisse accablé par le poids de son sacerdoce et rongé par un cancer incurable, « le Journal d’un curé de campagne » ressort sur les écrans dans une version restaurée. L’occasion de réexaminer ce chef d’oeuvre qui confine au surnaturel et au miraculeux.

« Les hommes sont exposés aux entreprises du diable en raison de leur sainteté » Chateaubriand

Drame individuel du salut de l’âme par le sacrifice de soi, Le Journal d’un curé de campagne est le calvaire au jour le jour d’un jeune desservant que les circonstances conduisent à officier dans un hameau villageois du Pas-de Calais farouche et agreste. Le nouvel arrivant doit faire face à des paroissiens indifférents quand ils ne sont pas carrément hostiles. Le héros bernanosien consigne dans plusieurs cahiers d’écolier les affres métaphysiques de son ministère.

 


« Prisonnier de la sainte agonie »

Atteint par la grâce divine, il prend corps dans cette figure de réprouvé prolongée par une silhouette frêle et maladive vêtue d’une soutane déguenillée elle-même couverte d’une austère pèlerine qui traverse le film pour panser les âmes humaines.

La référence à la figure christique de la Passion s’impose ici comme une évidence. Par son art consommé de l’ellipse, Robert Bresson rejoint Georges Bernanos dans une alchimie parfaite avec le texte original du récit narratif. Le héros est récitant et protagoniste dans le même temps où il rédige son journal intime. Bresson interpole et réitère à l’envi ces modes narratifs complexes que sont la voix off, les gros plans introspectifs, les fondus au noir, les fondus-enchaînés et les ponctuations de la rédaction du journal intime redoublées par la voix du narrateur-récitant-modèle. Cette syntaxe suspensive et non-conclusive redouble dans une péréquation de style l’écriture de Bernanos qui substitue des pointillés aux paragraphes habituels. La lucidité raisonnée du texte bernanosien et sa limpidité acerbe sont traduits à l’image par de lents travellings de recentrement extatiques qui viennent cueillir en gros plans les réactions intériorisées du prêtre et s’appesantir sur sa conscience aiguisée par la souffrance du corps taraudé par une lente agonie.

La bonté d’âme affleure sur ce visage illuminé par la grâce comme l’icône d’un jeune martyr portant sa croix, humble parmi les humbles. Ambricourt est le lieu de crucifixion de ce jeune suppléant de cure,humilié, vilipendé et traité d’ivrogne tandis que son estomac se refuse à avaler tout aliment solide.Conduit à la diète forcée par cette plaie chronique au ventre, il a peine à se nourrir de pain dur trempé dans une piquette qui symbolise le corps et le sang du Christ.

Le visage émacié du jeune prêtre incarné par Claude Laydu est le pivot axial de tout le film.Il exprime le dolorisme, la piété, la pitié, le désespoir et la souffrance contenus et irradie une beauté immaculée qui capte toute la lumière par sa ferveur. Ce visage prolongé par un corps souffreteux concentre l’idéal d’innocence virginale que Bresson recherche dans chacun de ses films et qu’il veut dérober à ce qu’il désigne comme ses « modèles » ; entendre des non-professionnels dépourvus de tous les affects d’un jeu d’acteur conventionnel et pré-fabriqué .

Bernanos comme Bresson sont des catholiques fervents pour qui le salut passe par le renoncement.La droiture du prêtre cache une blessure secrète d’écorché vif qui n’est pas seulement d’amour-propre. Lui qui a pour charge de cautériser les plaies de l’âme accomplit sa tâche dans l’abnégation et tait son mal-être.

Bresson le dépeint tel Jésus portant sa croix dans l’ascension du Golgotha, une plaie vive et béante au ventre qui aura raison de sa lente agonie dans l’indifférence des mortels qu’il chérit comme ses ouailles. On sait que Bernanos portait ce roman dans son cœur au point de se refuser à le faire publier et le garder dans les tiroirs.

 

 

Un ange passe et trépasse

La mort du curé sublimée par le motif superposé de la croix christique est sa voie rédemptrice vers la délivrance comme l’amour compassionnel de ses prochains en était une autre de son vivant .En quête d’un absolu qui le mine comme le cancer à l’estomac qui l’affecte, le fragile officiant d’Ambricourt trouve sa voie dans la transcendance de son humanité. Littéralement touché par la grâce divine, son calvaire terrestre n’est pas vain. Il est l’intercesseur sur terre des mauvaises consciences et le confesseur des turpitudes de l’âme.

« Dieu nous préserve des saints » proclame Bernanos. La sainteté est un don de grâce surnaturel. « Qui cherche la vérité de l’homme doit s’emparer de sa douleur » assène Bernanos dans une forme de conjuration. Et pourtant, Bresson, en « deus ex machina » au rigorisme janséniste et dans une improbable mais pourtant réelle adéquation textuelle avec le roman de Bernanos, ajoute un rehaut de lumière sur la face angélique de son héros et le miracle s’accomplit à l’image. Claude Laydu explique qu’il portait sur lui comme un précieux bréviaire le roman éponyme de Bernanos sur le tournage. Pour qu’il se mette dans la peau du personnage et habite le rôle en épousant étroitement sa gestuelle, Bresson envoie son « modèle » dans une communauté de prêtres-ouvriers durant quelques semaines afin qu’il découvre la vie eucharistique et les gestes d’onction qui l’accompagnent.Inapte à la prière, le prêtre célèbre l’eucharistie devant une seule paroissienne dans le confinement de son sacerdoce.

 


Un impossible champ-contrechamp temporel entre le le curé et Dieu

Transfiguré par l’expérience, l’acteur qui aspire à le devenir,est pain béni pour le « metteur en ordre » comme se définit Bresson. L’incarnation miraculeuse du saint confit en dévotions et qui porte en lui les stigmates de la mort en marche est stupéfiante et s’accomplit sous nos yeux ébahis.

Pour préserver indéfiniment cette emprise mystique et cette authentique spiritualité, Bresson infuse à haute voix le texte bernanosien à l’acteur dans le même temps où il filme sa réaction au grand dam du preneur de son. Son dépouillement et son grand dénuement crève alors littéralement l’écran. Claude Laydu est à l’épicentre de l’oeuvre en gestation. Son visage sanctifié exprime tour à tour la douleur, le désespoir et la souffrance,la foi et le doute ontologique, l’orgueil et l’obéissance, le conflit psychologique intérieur et le dilemme moral du protagoniste exaltés par la splendide photographie en demi-teinte de Léonce Henri Burel. Le film est parcouru en son entier par une profonde religiosité des sentiments.

La propension du recours aux gros plans du visage nimbé de grâce sanctifiante de l’acteur semble préfigurer dans le hors-champ un impossible champ-contrechamp entre l’acteur et Dieu. Sa foi supposée vient remplir le vide de son regard éperdu tourné vers l’intériorité.

Par l’innocence désarmante de naïveté qu’il affiche avec la plus grande constance, le curé déstabilise ses ouailles et jusqu’à son mentor en religion, le curé de Torcy, un ecclésiastique plus aguerri et pragmatique qui l’encourage à remiser sa franchise excessive et à mettre un frein à sa vocation qui le pousse à vouloir fléchirles esprits bornés des membres de la communauté villageoise. Tant l’aristocratie locale : le comte infidèle, la comtesse humiliée qui est murée dans un hybris démesuré, le chanoine âgé qui représente le clergé traditionnel et qui raille les prétentions réformatrices du jeune aspirant que Fabregard et Séraphita, représentants farouches d’une paysannerie mesquine et indomptable que Bresson dépeindra abondamment dans Mouchette (1967) et Au hasard Balthazar (1966).

Pour Bresson comme pour Bernanos, l’hybris est le le plus grand péché entre tous les péchés parce qu’il condamne à la damnation celui qui en est atteint. L’orgueil est un trait de caractère manifeste de la communauté villageoise en son entier. Même le prêtre en est affecté tant son zèle à réformer ses ouailles est dangereusement confondu avec une gratification narcissique.

La première paroisse du jeune curé d’Ambricourt sera sa dernière et Bresson referme définitivement son journal intime sur « les insignifiants secrets d’une vie sans mystères » sinon celui de la Passion qui n’est autre qu’ un chemin de croix parsemé de stations comme celles de l’oeuvre. Sa supplique est édifiante qui lui confère la grâce et la sanctification pour l’éternité. Le film se clôt sur la projection de cette croix emblématique qui symbolise la crucifixion qui rachète tous les péchés de l’humanité.

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Durée : 110 mn


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