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Le Gouffre aux chimères (Ace in the Hole, 1950)

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Visionnaire et virulent, le plus marquant des films de la veine sombre de Wilder ressort en salles.

Auréolé du succès de son audacieux et sombre Sunset Boulevard (1949) l’année précédente, Billy Wilder se lançait avec Ace in the Hole dans son film le plus âpre et qui constituerait un de ses rares gros échecs commerciaux à cette étape de sa carrière. Charge virulente contre l’information-spectacle, le film s’inspire de deux faits divers similaires et bien réels. En 1925, le spéléologue W. Floyd Collins se retrouva piégé sous terre et le journaliste William Burke Miller couvrant les faits les transforma en drame national et obtint le prix Pulitzer au passage. La seconde inspiration est plus proche avec la fillette de trois ans Kathy Fiscus qui, tombée dans une fosse abandonnée, suscita une vive émotion dans la population et causa un attroupement massif sur les lieux du sauvetage. Dans les deux cas, l’issue fut tragique pour les victimes, au point de questionner sur l’évènement créé autour de leur sort. C’est ce qui attirera Wilder lorsqu’il s’attèlera au scénario croisant les deux affaires.

Wilder avait déjà eu l’occasion de montrer sa part d’ombre dans ses films précédents mais toujours dans une optique qui pouvait la rendre abordable pour le public. Assurance sur la mort (1944) s’inscrivait dans le genre très codifié du film noir, mais inventait en partie certains de ses motifs visuels et imposait des personnages stylisés typiques de cette veine. Le drame sur l’alcoolisme Le Poison (1945), par son unité de temps et de lieu ainsi que par la performance de Ray Milland, parvenait à créer une émotion vibrante sous son désespoir. Quant à Sunset Boulevard, les astuces narratives (cette fameuse voix off d’ouverture par un William Holden déjà mort) et son jeu de miroir avec l’histoire du cinéma, en faisaient un objet fascinant aux multiples niveaux de lecture. Rien de tout cela dans ce Gouffre aux chimères, frontal et sans artifice dans sa noirceur. Kirk Douglas incarne donc ici Charles Tatum, reporter contraint suite à quelques déconvenues d’échouer dans une modeste gazette locale. Son ego et son ambition démesurés souffrent au plus haut point de cette mise au ban. Il reste alors constamment à l’affût de la grande affaire qui pourra le relancer. Elle se présentera lorsqu’il tombera par hasard sous la forme d’un malheureux, coincé dans une galerie de montagne. Tatum va alors médiatiser à outrance l’évènement au détriment du sauvetage de la victime et ne reculant devant aucune manigance, bien aidé par un entourage qui souhaite tout autant en tirer profit. Kirk Douglas, malgré un comportement odieux et arrogant (fabuleuse scène d’ouverture où, sans le sou, il offre ses services de manière bravache et décomplexée), exprime dans sa prestation une étincelle de remords intermittente, qui évite de totalement détester le personnage sous son cynisme.
 
 

Le mépris de Wilder porte finalement davantage sur la population et les institutions excitées par la fièvre médiatique. Il faut voir les lieux de sauvetage transformés en véritable fête foraine (l’autre titre alternatif du film est d’ailleurs The Big Carnival), la première arrivée d’une famille de chalands les yeux brillants comme s’ils se rendaient à un parc d’attractions. Pas grand monde à sauver entre l’épouse indigne jouée par Jan Sterling prête à prendre le large alors que son mari est encore enseveli (et qui change d’avis en voyant l’intérêt à jouer la femme éplorée), un shérif qui accepte de prolonger le sauvetage par une méthode qu’il sait infructueuse… Les seuls moments où l’on retrouve une certaine foi en l’Homme se déroulent lors des entrevues entre Tatum et Leo, la victime. Malgré son ambition, une tension inquiète habite néanmoins Douglas quant au sort de Léo ce qui, malgré tous ses méfaits, le rend plus humain que tous les autres vautours. C’est cette culpabilité qui le fait vaciller au final mais il est déjà trop tard.
 
 

La mise en scène de Wilder s’avère lourde de ressentiments et de mépris dans sa manière de filmer la population, souvent dans des plans larges et lointain (le final et l’élocution de Douglas) où elle apparaît comme un troupeau venu se paître du malheur d’autrui. On retrouve la même idée à une échelle plus réduite avec l’assemblée de journalistes également vue comme un essaim bourdonnant à l’affût du scoop. Échec cuisant à sa sortie, le film fit fuir le public par son désespoir absolu (et le miroir déformant où il se reconnaissait implicitement) qu’une conclusion brutale ne fait qu’entériner. En avance sur son temps, le film annonce ainsi quelques grands brûlots à venir tel le Network (1976) de Sidney Lumet. Au passage, les ennuis commençaient pour Wilder à la Paramount (la construction de l’impressionnant décor coûta une fortune) puisque quelques frictions allaient surgir lors de Stalag 17 (1953) quand les pontes du studio allaient lui demander de changer la nationalité du traître pour ne pas se fâcher avec les distributeurs allemands (sachant que Wilder avait perdu presque toute sa famille dans les camps). Mais ceci est une autre histoire…

Titre original : The Big carnival

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Durée : 112 mn


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