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Le Bal des vampires

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Roman Polanski met ses pas dans ceux des réalisateurs de la Hammer pour mieux subvertir le genre de l’intérieur.

Alors que le lion rugissant de la MGM se mue en un Nosferatu verdâtre, des chœurs lugubres retentissent pour accompagner la chute d’une goutte de sang tombée des canines de la créature, sang qui de goutte deviendra chauve-souris au fur et à mesure qu’il reliera les uns aux autres les crédits du générique de ce Fearless vampire killers où l’on suivra les aventures du professeur Abronsius (Jack McGowran)et de son fidèle assistant Alfred (Roman Polanski) cherchant à prouver l’existence des vampires. Arrivés en Transylvanie, leur quête va les mener de l’auberge très aillée de Yoine Shagal jusqu’au château gothique du comte Von Krolock et de ses nombreux ancêtres, à la faveur de l’enlèvement de la jolie Sarah Shagal (Sharon Tate) – la fille de l’aubergiste – par une créature de la nuit. Roman Polanski, en héritier de la Hammer ? Pas sûr.

Sorti en 1967, après Répulsion (1964) et avant Rosemary’s baby (1968), Le bal des vampires est souvent présenté comme le deuxième volet d’une trilogie fantastique que constitueraient ces trois films – bien que Répulsion tienne plus du drame psychologique que du film de genre. C’est quoi qu’il en soit le quatrième film du réalisateur franco-polonais et son premier en couleurs – plus exactement en Metrocolor, procédé qui autorise de violents contrastes avec un faible éclairage.

« Styliser un style »

Si les Frankenstein et Dracula produits par la Hammer dans les années 60 faisaient frissonner le grand public, ils faisaient plutôt rigoler Roman Polanski et Gérard Brach, son fidèle scénariste. Pourtant, au lieu de les tourner en ridicule, le choix est fait d’être fidèle aux codes et à l’esthétique du cinéma fantastique, ainsi le film reprend-il des séquences du Baiser du vampire de Don Sharp tout en rappelant à de multiples reprises le grand classique de Murnau, Nosferatu. Si réaliser une parodie nécessite en effet de connaître le genre parodié pour être pertinent, il ne s’agit pas non plus de prendre la mise en scène à la légère. Pour s’en donner à cœur joie dans la comédie, Polanski n’en oublie pas pour autant de soigner les décors et la photographie, aidé en cela par les moyens importants alloués au film qui lui permettent de travailler avec des techniciens comme le décorateur Fred Carter (qui avait notamment travaillé sur un Frankenstein) et le chef opérateur Douglas Slocombe.

Pour recréer une atmosphère inquiétante dans le château gothique du Comte Von Krolock, construit dans les studios de la MGM en Angleterre, l’équipe s’inspire de nombreux peintres : tandis que le spectateur peut reconnaître Le Triomphe de la Mort de Brueghel ou un portrait de Richard III (choix évidemment significatifs), l’influence d’artistes comme Füssli ou Blake donne aux décors une aura clairement inquiétante. L’utilisation des couleurs accentue encore cette sensation, Jean Narboni en parle très bien dans la critique qu’il a consacré au film dans Les Cahiers du cinéma : « film-ecchymose, virant incessamment de teinte et de ton, du livide au verdâtre, du violacé au carmin, du plombé au blafard, mais toujours dans le non-aimable, quand ce n’est pas le franc déplaisant. » De l’autre côté, les séquences dans l’auberge évoquent quant à elles les tableaux de Chagall – le lieu ressemblant par ailleurs fortement à ces shtetls d’Europe de l’Est décrits dans les livres d’Isaac Bashevis Singer. Tout le film est ainsi un paysage mental, un espace fantasmé nourri d’influences littéraires, picturales et cinématographiques qui renforce le côté onirique déjà introduit par une voix-off faisant office de conteuse. Fidèles à la lettre, Polanski et Brach n’en subvertissent pas moins quelque peu l’esprit.

 

Slapstick horrifique

Ail, pieux, chauve-souris, villageois mutiques, Comte à jabot…la panoplie intégrale du film de vampires répond donc présente mais des éléments viendront régulièrement prendre le genre de biais. A commencer par les deux chasseurs de vampires, littéralement tombés de la lune à la fin du générique à la faveur d’un violent travelling arrière de la lune à la Terre. La plupart des personnages humains sont de pures constructions burlesques. Difforme, gauche ou grotesque, chacun marmonne ou grimace à l’exception de Sarah, sensuel objet de convoitise de part et d’autre. Par le biais des incontournables burlesques que sont les chassés-croisés et les courses poursuites, Polanski s’amuse à renverser la logique du film de vampires: quand Abronsius pourchasse les vampires, Alfred ne court qu’après Sarah mais se verra convoité par le fils du Comte qu’il finira par mordre pour échapper à son emprise. Chez Polanski, les vampires ne forment pas une masse uniforme, ainsi donc du fils du Comte qui, contrairement à ses congénères traditionnellement hétérosexuels, préfère les mortels aux mortelles. De même, Yoine Shagal a la particularité de ne reculer devant aucun crucifix. Mais si son judaïsme fait sa force dans ce genre de situation, ce n’est pas pour autant qu’il est accepté dans sa nouvelle communauté : rejeté du caveau familial des von Krolock, il est obligé de coucher dans un cercueil minable. Dedans mais toujours un peu dehors, le vampirisme ne change pas grand chose pour lui. Brach et Polanski prennent le genre à rebrousse-poils jusqu’à la fin, pas de happy-end pour les humains puisque ce sont les sentiments amoureux mêmes qui perdront l’humanité.

A sa sortie aux Etats-Unis, Le bal des Vampires fait un flop. La faute en partie à la MGM qui suppriment des séquences d’un côté et en ajoutent de l’autre, comme cette séquence d’ouverture animée par exemple. En France il sera projeté dans sa version intégral mais sera accompagné d’une interdiction aux moins de 13 ans. Son film suivant, Rosemary’s baby fera une incursion beaucoup plus sérieuse et dramatique dans l’univers du film d’horreur, mais ne renoncera pas pour autant à user du grotesque pour susciter un rire fortement teinté de malaise comme ce sera également le cas pour Le Locataire.

Titre original : The fearless vampire killers

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Durée : 108 mn


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