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L’âcre parfum des immortelles

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Film mélancolique qui traduit l’âcre parfum des amours mortes et des révolutions brisées.

« On a raison de se révolter »

Bien des années plus tard, Jean-Pierre Thorn revient sur son film Oser, lutter, oser vaincre, Flins 68, et nous livre une réflexion pleine de mélancolie sur le temps qui passe, la révolution qui ne viendra sans doute jamais et l’amour que terrassent la maladie et la mort. L’âcre parfum des immortelles, son huitième long métrage, est en effet un magnifique et poignant film d’amour consacré à la femme de sa vie, Joëlle, disparue prématurément juste après mai 68 et qui a laissé une blessure jamais refermée dans son cœur et dans son œuvre. Ce retour sur son passé de militant actif lui donne aussi l’occasion, en plus d’évoquer Joëlle, de retrouver celles et ceux qui ont lutté avec lui ou ont marqué son esprit dans ces années-là et que le mouvement des Gilets jaunes a malheureusement beaucoup de mal à ressusciter.

Construit comme un dialogue avec son amour de jeunesse par l’intermédiaire des lettres passionnées qu’ils se sont écrites et que lit merveilleusement Mélissa Laveaux, L’âcre parfum des immortelles est un cri d’amour, et peut-être parfois aussi une petite lueur d’espoir car ce monde ne peut pas être maintenant aussi désenchanté qu’il ne paraît. Et pourtant… L’âcre parfum des immortelles, ces helichrysum stoechas ou immortelles des dunes, qui longeaient les plages où le réalisateur et Joëlle aimaient à s’aimer, est bien présent tout au long de ce film mélancolique à souhait et pourtant si beau, car « les chants désespérés sont les chants les plus beaux » comme le notait si bien Alfred de Musset dans sa Nuit de Mai.

 

 

On a raison d’aimer

Ce Mai-68, on y revient toujours, comme terre de mémoire et lieu même de l’utopie à jamais disparue et qu’on aimerait voir renaître. C’est sans doute pour évoquer cet u-topos, ce non-lieu, que Jean-Pierre Thorn convoque les anciens combattants, enfin ceux qui ont survécu, en alternance avec son dialogue amoureux post mortem avec Joëlle. On retiendra surtout le passage qui arrache des larmes avec Michel Olmi, ancien sidérurgiste et syndicaliste à Longwy, filmé sur les lieux même des fourneaux à jamais disparus. Mais aussi Henri Onetti, chaudronnier et leader syndical ; Nacera Guerra, hip-hopeuse à Noisy-le-Sec ; Nordine, grafitti artiste ; Farid Berki, chorégraphe, tous donnent une impression de lutte avortée, mais le ferment est cependant toujours là. Voici pourquoi bien sûr le réalisateur donne, à la fin, la parole à Fabienne, gilet jaune au rond-point de Montabon (Sarthe) comme pour nous dire qu’il n’a pas perdu tout espoir. Et voici aussi pourquoi son film se termine sur un petit concert de deux rockeurs sur les lieux même d’une friche industrielle.

 

« Que reste-t-il de nos amours ? »

Ce film sonne un peu comme un dernier film, mais Jean-Pierre Thorn s’acharne pourtant à nous dire qu’il n’en est rien, comme il le précise dans le dossier de presse du film : « Il est fondamental de transmettre : « Pour liquider les peuples, on commence par leur enlever la mémoire. On détruit leurs livres, leur culture, leur histoire. Et quelqu’un d’autre leur écrit d’autres livres, leur donne une autre culture et leur invente une autre Histoire… » (Milan Kundera dans Le livre du rire et de l’oubli). Ce n’est donc pas un dernier film, mais bien plutôt un « À bientôt, j’espère ! » comme le disait et le filmait ce cher Chris Marker à la veille de la tempête de 68. » C’est aussi ce vers quoi tend tout son film : montrer combien la rage de Mai est plus que jamais vivante, telle la braise qui couve sous la cendre.

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Durée : 79 mn


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