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La Rue rouge

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D´une inspiration à l´autre : l´onirisme noir de « La Rue rouge » ou quand Fritz Lang, dans sa période dite « hollywoodienne », remake Jean Renoir.

La Rue rouge (Scarlet Street, 1945), remake de La Chienne de Jean Renoir (1931), auquel Fritz Lang voue presque un culte, tire autant sa substance du film noir américain, genre dans lequel le cinéaste excelle désormais, que de la psychanalyse, avec le développement d’un autre thème propre à l’œuvre de Lang : le double. Christopher Cross, employé de banque vieilli par un mauvais mariage et une vie trop calme, croit sauver la jeune et jolie Kitty des griffes d’un voyou. Il ne fait en réalité que mettre le nez dans une histoire d’amour passionnelle entre une prostituée et son gigolo, Johnny. Aspiré par une spirale d’une infinie noirceur, le récit sombre assez vite dans une vision particulièrement lugubre de l’humanité, plus encore que dans l’œuvre originale, teintée d’un naturalisme certes cynique, mais empreint d’humour.

Ainsi, c’est sur une méprise réciproque, elle-même suscitée par un double mensonge, que Christopher Cross et Kitty font connaissance. Cross, dupé par sa beauté et son assurance, croit reconnaître en Kitty une actrice. Ce qu’elle ne nie pas, profitant de l’occasion pour taire sa véritable profession. Kitty, elle, veut voir dans la timidité gauche de Cross l’humilité de l’artiste, et, lorsqu’il évoque les toiles qu’il peint, s’imagine déjà qu’il est célèbre et fortuné. Ne sachant que dire vraiment, et ne tenant pas excessivement à souligner la médiocrité de sa situation professionnelle, lui se tait, un peu gêné. Et s’imprègne, peu à peu, de son rôle de riche artiste célibataire. Puisque le pessimisme de Lang lit surtout dans le mensonge sa capacité d’auto-reproduction, les silences, usurpations d’identité, omissions et déformations de toutes sortes s’enchaînent dans un rythme infernal, tissant peu à peu un engrenage fatal, fidèle à la plus pure tradition des tragédies classiques.

 

Johnny, veule et vénal avant tout, convaincu par Kitty que Cross est un homme riche, voit dans l’amour éperdu qu’éprouve l’homme rondelet pour son amante, la possibilité de lui soutirer de l’argent. Puis, dans ses toiles la possibilité de gagner, même en faible quantité, encore plus d’argent. Cross, aveugle et passionné, n’envisage pas que Kitty puisse aimer Johnny, et continue de voler son entreprise afin de subvenir aux besoins luxueux de la prostituée. Kitty, elle, se fait passer pour l’auteur des toiles. Et, quand elle avoue à Cross que celles-ci se vendent très chères, et qu’elle en est l’auteur aux yeux d’admirateurs de plus en plus nombreux, il se réjouit de pouvoir la rendre heureuse. Avant de comprendre enfin que, loin de l’aimer, elle le méprise souverainement et le manipule à sa guise depuis leur rencontre.

La chute abyssale qui conduit le scénario vers les méandres les plus profonds de la psychologie d’un personnage, vers cette infinie noirceur qui nourrit la déviance d’un esprit, séduisait doublement Lang. D’une part, elle lui permit de développer de façon particulièrement aigue les aspects souvent noirs de sa filmographie. Le cinéaste dresse, avec La Rue rouge, le portrait d’individus illusionnés, crédules, qui substituent à leur lucidité la croyance irraisonnée, ou l’amour éperdu. Par passion, ils renoncent à leurs valeurs, et multiplient les mensonges. La vérité ne fait bientôt plus le poids face à ces derniers. Elle se nomme plutôt ici destin, et n’existe qu’en tant qu’elle est affrontée, subie, presque physiquement.

C’est ce thème du dédoublement, de l’affrontement entre vérité et mensonge, lâcheté et générosité, qui séduit dans un deuxième temps le cinéaste. La Rue rouge permet en effet à Lang d’explorer la complexe coexistence entre Bien et Mal chez un même personnage, qui l’obsède tant. Faire de la beauté le visage de l’infamie, d’une victime un bourreau, d’une vie un destin universel. Car le propos de Lang est universel, et les figures se doivent d’être archétypales. L’artiste, notamment, est maudit, dépossédé de son œuvre et profondément seul. Aussi, témoignant là encore des racines expressionnistes de l’œuvre du réalisateur, le décor se fait neutre et dessiné, d’un irréalisme abstrait. Là où le réalisme de Renoir était d’une trivialité philosophe, Lang stylise à l’excès. Quitte à perdre ce qui faisait justement la beauté de La Chienne, dans son acceptation légère de la vie, gaie et résignée.

Titre original : Scarlet street

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Durée : 103 mn


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