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La Pagode, un cinéma indépendant à l’aube du numérique

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L´un des plus beaux et des plus anciens cinémas de la capitale s´apprête à franchir le cap du numérique. Révolution technologique ou transition inéluctable ?

Avec son architecture japonisante et son jardin à l’orientale, le cinéma La Pagode, situé en plein cœur du 7ème arrondissement de Paris, a peu de chance de passer inaperçu. A l’approche des fêtes de fin d’année, une guirlande de Noël orne le guichet de l’établissement et des boules de toutes les couleurs pendent du plafond. Quelques affiches tapissent les murs, dont celles de Carnage et de The Lady, projetés cette semaine.

Ce vendredi, veille des vacances scolaires, des lycéens encore assoupis patientent dans la rue de Babylone, à deux pas de l’église Saint-François-Xavier. Ils viennent voir Le Silence de Lorna, des frères Dardenne. « Franchement, ça a l’air bizarre », ose murmurer l’un d’eux. Bizarre ou non, ce long-métrage est certainement l’un des derniers à être projeté en 35 mm à La Pagode.

 

Olivier Cousin, directeur de l’établissement, vient accueillir les adolescents. « Vous avez de la chance, ils nous ont mis dans la belle salle », annonce avec emphase une de leurs professeurs. Les élèves ne semblent pas particulièrement enthousiastes et avancent péniblement, traînant des pieds sur la moquette légèrement délavée. « Eteignez vos portables, et surtout, pas de chewing-gums », ajoute l’enseignante. « C’est vrai que les chewing-gums, c’est l’horreur », explique Olivier Cousin. « Ils en mettent partout sur les fauteuils et c’est une vraie galère à enlever ». Il compte le nombre de spectateurs, s’étonne du pourcentage d’absents et imprime les places. 91 au total, pour trois classes de Seconde et deux Bac pro.

Pendant qu’une intervenante présente le film aux élèves, le directeur gravit un escalier tortueux en direction de la cabine de projection. Une grande pièce grisâtre où s’amoncèlent bobines, cartons, affiches, vélos et bouteilles d’eau. « Nous allons pouvoir conserver nos projecteurs 35 mm en plus des numériques car les cabines sont assez grandes. Les deux types de projecteurs seront placés côte à côte », explique-t-il tout en installant la pellicule. D’ici quelques semaines, ces gestes n’auront plus de raison d’être : La Pagode sera équipée en numérique à partir du mois de janvier 2012. « On est obligés de passer au numérique dans la mesure où les copies 35 mm ne seront plus disponibles. D’ici septembre, 90% des salles seront numérisées ». C’est le cas du Cinéma des Cinéastes, dans le 17ème arrondissement de Paris, qui a franchi le cap du numérique en 2011 comme près de 3 000 salles en France. Olivier Cousin surveille, depuis la cabine, ce qui se déroule dans la salle : l’intervenante poursuit son discours devant des lycéens plus ou moins attentifs. « On accueille des classes environ quinze fois par an. Les tout-petits sont plutôt intéressés, mais les collégiens et les lycéens s’en foutent complètement. Il faut dire que Le Silence de Lorna, c’est assez raide pour eux ». Les adolescents n’ont pas conscience d’assister, peut-être pour la dernière fois de leur vie, à une projection en 35 mm. Le numérique aura dû attendre 2009 et le succès d’Avatar de James Cameron pour conquérir les salles obscures, mais il est désormais là, et bien là. « Les ados sont complètement habitués au numérique. Quand on leur passe un film muet en noir et blanc, c’est une punition pour eux. Tout dépend des générations. Certaines personnes ne supportent pas l’image numérique et préfèrent les films diffusés en 35. C’est une question de regard. En 35, ça bouge, alors que le numérique a quelque chose de figé, de lisse. Bientôt, dès que l’image tremblotera, les spectateurs seront troublés ». L’intervenante quitte la salle et il est désormais temps de lancer le film. Le projecteur se met en marche dans un ronflement bruyant. « C’est le bruit magique ! », s’exclame Olivier Cousin.

Une fois que les premières images ont fait leur apparition sur l’écran, il n’y a plus qu’à patienter pendant 1h45 avant d’éteindre le projecteur. En attendant, direction l’ancien salon de thé de La Pagode où ont été installés quelques fauteuils, une petite cuisine, un projecteur 16 mm en guise de décoration et un système de vidéosurveillance pour vérifier que tout se passe bien dans la salle. Quand un film est diffusé pour la première fois en 35 mm, il faut être vigilant et s’assurer qu’il n’y aura pas de mauvaises surprises avec la bobine. Le salon de thé, douillet et sympathique, n’est plus accessible au public depuis une quinzaine d’années pour des raisons de sécurité : le toit fuit, et il n’y a qu’une seule porte pour entrer et sortir. Les quelques gouttes qui tombent du plafond ne semblent pas déranger le chat noir qui somnole sur un coussin. « C’est Maïs. Elle vit ici depuis huit ans. Je travaille à La Pagode depuis juillet 2001, c’est donc la plus vieille employée du cinéma après moi ! Il venait d’être rouvert quand elle a débarqué et il y avait quelques souris. Elle nous en a débarrassé, alors on l’a gardée. On se cotise pour lui payer sa pâté ». Le cinéma, autrefois exploité par Gaumont, a en effet fermé ses portes en 1997. C’est grâce à l’action de l’association « Sauvons La Pagode » qu’il a pu rouvrir en novembre 2000.

Classée monument historique, La Pagode est l’un des plus anciens cinémas de Paris. Le bâtiment, construit au XIXe siècle dans les jardins d’un hôtel particulier, abritait autrefois une salle de bal, cadeau de M. Morin, directeur du Bon Marché, à son épouse. Ce n’est qu’en 1931 qu’il devint un haut lieu du septième art. « Il n’y avait qu’une salle, la japonaise. L’orientalisme était à la mode au XIXe siècle… La deuxième salle a été construite en 1972-1973. Le bâtiment a du cachet, c’est sûr, mais il mériterait d’être restauré », constate M. Cousin en jetant un regard perplexe sur le toit humide. Le chat profite d’une éclaircie pour aller se dégourdir les pattes dans le jardin.

Petit cinéma de quartier, La Pagode peut compter sur la fidélité des habitants du 7ème arrondissement. Il faut dire qu’il n’y a pas d’autres salles dans les environs, les concurrents les plus proches étant l’Arlequin, rue de Rennes, et les multiplexes de Montparnasse. Ici, les spectateurs se sentent chez eux et peuvent prendre leurs aises : l’été, ils s’installent confortablement dans le jardin pour discuter autour d’une tasse de thé. Contrairement aux salles municipales, les cinémas indépendants comme La Pagode doivent pouvoir compter sur les recettes générées par les entrées. « Les spectateurs ne s’intéressent pas particulièrement au passage au numérique, ils ne nous interrogent jamais à ce sujet. Certains sont même contents que nous projetions encore les films en argentique, comme si on résistait. Mais on ne peut pas lutter, si on ne passait pas le cap, on finirait par fermer ».

Pour les cinémas indépendants, le coût du passage au numérique n’est pas négligeable. Entre 70 000 et 100 000 € par écran, parfois plus s’il est nécessaire de faire des travaux dans la cabine de projection. Les salles classées Art et Essai et les petits cinémas bénéficient d’aides du CNC (Centre National du Cinéma et de l’image animée), des collectivités territoriales et des distributeurs, qui peuvent couvrir jusqu’à 90% du coût de leurs investissements. Mais ces aides fondront comme neige au soleil une fois que toutes les salles auront été numérisées. « Tout est formidable au début, quand c’est neuf. On verra au bout de trois ans. Pour l’instant, on a des aides pour l’équipement, mais ça risque d’être plus dur par la suite. Avant, chaque pièce pouvait être changée. Il y avait de l’usure, mais on intervenait en cas de problème. Avec le numérique, il faudra faire appel à un technicien, à un informaticien… Ça va représenter un surcoût. Surtout pour les cinémas qui ont 4 ou 5 salles ! ». Les dépenses risquent donc de se multiplier dans les années à venir. A une époque où les appareils numériques et informatiques deviennent obsolètes quelques mois seulement après leur commercialisation, il est peu probable que les cinémas puissent utiliser un même projecteur pendant une dizaine d’années, comme ils le faisaient par le passé. Le format 2K (2 millions de pixels) devrait rapidement laisser place au 4K (8 millions), et le 24 images/seconde au 48 images/seconde : de petits progrès qui nécessiteront de nouveaux investissements et engendreront des dépenses supplémentaires. Olivier Cousin n’est pas dupe : « Pour les projecteurs, ce sera comme pour les ordinateurs aujourd’hui : il faudra les changer tous les 18 mois ou peut-être même tous les ans. J’aimerais bien avoir du super matériel pour pouvoir anticiper les années à venir, quelque chose de costaud qui tournerait un moment sans que l’on soit largués au niveau technologique ».

La révolution numérique a déjà fait son petit lot de victimes, principalement parmi les employés des cinémas : pour faire des économies sur la masse salariale, les équipes de travail sont réduites au minimum. Selon les exploitants, l’utilisation du numérique représenterait 30% de travail en moins pour un projectionniste. Mais à La Pagode, le problème ne se pose pas. Ils ne sont que six, difficile de faire moins… Le matin, Olivier Cousin gère tout tout seul : la projection, la caisse, quelquefois la présentation de films aux étudiants.

Le Silence de Lorna est sur le point de se terminer, il faut retourner en cabine de projection illico presto pour éteindre l’appareil et ranger la bobine. Inutile de laisser le générique défiler jusqu’au bout, les lycéens rassemblent déjà leurs affaires et allument leurs portables sans attendre que les lumières de la salle en fassent autant. « C’était très bien, très intéressant, merci beaucoup », déclare l’une des professeures tout en surveillant le flot d’élèves qui se précipite vers l’extérieur. Ces derniers ne paraissent pas particulièrement emballés par leur immersion dans l’univers des frères Dardenne. Ils discutent déjà vacances, réveillon et grasses matinées. Leur enseignante tâche de les canaliser : « On va faire un tour dans le jardin pour regarder le bâtiment ». Il pleut à verse, le vent souffle en rafales mais les élèves s’exécutent sagement. Dehors, la végétation luxuriante confère au lieu une touche d’exotisme qui n’est visiblement pas du goût de tout le monde : « Franchement, les arbres débordent de partout, ils pourraient jardiner », susurre un élève à ses camarades. Le passage au numérique ? Ça ne les préoccupe pas vraiment : « Est-ce que ça change quelque chose ? », demandent-ils en chœur. Le mot « 3D » provoque davantage de réactions. « C’est cool de pouvoir vois les films en 3D, surtout quand ils sont bien faits ». L’optimisme n’est pourtant pas général : « Franchement des fois ça sert à rien et ça fait mal à la tête. En plus c’est super cher ». Le dernier Pirates des Caraïbes (La Fontaine de Jouvence) a généré davantage de recettes en 2D qu’en 3D, preuve d’une certaine lassitude des spectateurs. « Nous n’avons pas de films intéressants à projeter en 3D, explique Olivier Cousin. On aurait éventuellement pu prendre Pina de Wim Wenders, et encore… Franchement, la 3D, c’est un peu nul, non ? Certains films ne sont même pas tournés en 3D, ils sont simplement gonflés. Ça provoque une certaine fatigue au niveau des yeux. Une place de cinéma = un Nurofen ! La 3D peut être un plus, elle peut cohabiter avec la 2D, mais je ne crois pas à un cinéma uniquement en trois dimensions ». Evidemment, il paraît difficile d’imaginer Le Silence de Lorna ou Carnage en 3D. A La Pagode ne sont diffusés que des films classés Art et Essai : œuvres historiques, de qualité ou reflétant la vie d’un pays dont la production cinématographique demeure marginale en France. En réalité, le label « Art et Essai » peut être appliqué à des longs-métrages aussi divers que variés. « Un policier péruvien à l’américaine sera estampillé Art et Essai », ironise le directeur de La Pagode. Sans oublier les metteurs en scène qui bénéficient systématiquement de ce label, tels que Nanni Moretti ou Woody Allen.

 

Petit détour par la salle de cinéma pour vérifier que les lycéens n’ont rien oublié et qu’il n’y a pas trop de saletés au sol. Rien à signaler, excepté un bonnet que son propriétaire s’empresse de venir récupérer. Les murs et le plafond de la salle japonaise, richement décorés, justifient pleinement sa renommée. La seconde salle, au sous-sol, est plus classique. « Nous ne disposons pas de grandes salles, nous ne pouvons donc pas tout projeter. Je trouve dommage de voir de grands écrans (de 10 mètres, 12 mètres…) qui passent un film des frères Dardenne. Il faudrait que les films soient sélectionnés en fonction des salles, explique M. Cousin. Ça ne sert à rien d’envoyer l’image partout si le film est tourné caméra à l’épaule, avec de gros plans… On en aurait presque la nausée. Le gamin au vélo est un film magnifique, mais il n’est pas fait pour un écran de multiplexe ».

 

Le chat débarque en miaulant comme un forcené : l’heure du déjeuner approche et il est le premier à l’avoir remarqué. La cuisine attenante à l’ancien salon de thé permet aux employés du cinéma de se faire leur popote en toute tranquillité. Aujourd’hui, c’est ratatouille et semoule : simple, mais efficace. Les premières séances débutent à 13h45, ce qui laisse largement le temps au personnel d’arriver et de préparer les projections de l’après-midi. Personne ne paraît particulièrement bouleversé par le passage au numérique : la nostalgie à laquelle se laissaient aller Les Cahiers du Cinéma dans leur numéro de novembre 2011 n’a pas prise dans le petit cinéma de la rue de Babylone. « Je ne pense pas que cette transition changera grand-chose pour nous. C’est toujours de la projection ! Au bout de dix ans, je commence à en avoir assez du bruit des projecteurs, reconnaît le directeur de l’établissement. Il y a deux étages entre la cabine 1 et la cabine 2, il faut porter les bobines, faire des allers retours. Avec le numérique, il n’y aura plus de copies, on pourra charger un film et l’envoyer sur le projecteur que l’on veut. Ça va être moins fatiguant, finis les problèmes de dos ! Mais il y aura certainement une fatigue différente, liée à l’informatique, à la clim. Et de conclure : Il y a beaucoup de mystères, on est un peu attentistes, on verra ce que ça va donner ».

Au mois de décembre, le nombre de spectateurs de La Pagode n’a pas été mirobolant. Carnage ne séduit pas particulièrement le public, The Lady est projeté dans de trop nombreuses salles et les vacances de Noël se traduisent chaque année par une baisse de fréquentation notable. Il ne reste plus qu’à espérer que les prochains films, parmi lesquels A Dangerous Method de David Cronenberg, fassent davantage d’entrées. « On ne regrette pas d’avoir attendu pour passer au numérique, assure M. Cousin. Avec le numérique, il y a pas mal de petits pépins techniques que nous ne sommes pas en mesure de résoudre nous-mêmes. Un samedi, dans une salle du quartier latin, il y a eu un problème et le technicien a mis du temps à venir. Le cinéma est resté fermé toute la journée. C’est un manque à gagner énorme, surtout pour une petite salle ».

Difficile de savoir quelles seront les conséquences de la révolution numérique. Les cinémas les plus fragiles, en proche banlieue ou en milieu rural, redoutent déjà de devoir fermer leurs portes. Parallèlement à cela, de nouvelles salles pourraient voir le jour et proposer un contenu plus diversifié : opéras, matchs de football, concerts… A condition de trouver des adeptes. La Pagode, pour sa part, peut compter sur une clientèle fidèle, attirée par les charmes et l’ambiance chaleureuse de ce lieu atypique. A 13h30, une poignée d’habitués se rassemble déjà dans la rue de Babylone, attendant patiemment que le cinéma ouvre ses portes. Le passage au numérique les laisse sceptiques, si ce n’est méfiants : « Les grains de l’image et la bobine qui crachent vont me manquer… mais si l’avenir est en marche, il en faut bien pour tout le monde, non ? ».  


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