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La Liberté

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La liberté que l’on voit ici est celle de l’enfermement et de la culpabilité face à l’inceste dans une prison sans barreaux au cœur de la Corse.

Prendre le temps de filmer ces visages

Il fallait un certain culot, et une certaine forme d’inconscience ou de courage, à Guillaume Massart et à ses producteurs pour proposer un film de deux heures vingt-six minutes sur une prison, même si elle n’a ni porte, ni grille, ni matons et qu’elle s’étale entre mer et montagne en Corse, sur la côte orientale, à la maison d’arrêt particulière de Casabianda. Et puis, en le voyant, on se dit qu’il a bien fait de prendre son temps et de capter ces paysages, et ces visages qui, peu à peu, se dévoilent comme dans une lente psychothérapie. Déjà l’idée de s’interroger sur une prison pas comme les autres était intéressante, et c’est pourquoi le réalisateur a décidé d’y planter sa caméra, au plus près des prisonniers sans cellule. Travail d’approche, mais aussi de mise en confiance, comme il le confie dans le dossier de presse : «   Mon idée de départ était de filmer à distance, d’examiner l’espace de cette prison dite « ouverte », afin de comprendre en quoi sa géographie la distinguait réellement d’une prison « fermée ». Que se passe-t-il lorsque les murs de la prison deviennent invisibles ? Que voit-on ? L’oxymore « prison ouverte » a-t-il un sens ?  » Il parle d’ailleurs d’oxymore, mais que penser aussi de son titre en forme de prétérition puisqu’il intitule La liberté un film qui ne parle que de prison et d’enfermement, même si tous les détenus ont une seule envie, celle de sortir car leur libération approche, du moins pour ceux qui s’expriment à visages découverts dans ce documentaire envoûtant.

 

 

Un documentaire sur la puissance du langage

Tout le film est d’ailleurs une réflexion profonde sur le langage, déjà par son titre, ensuite par le choix d’une prison sans barreaux pour parler d’enfermement, enfin par la parole avec laquelle les prisonniers se libèrent de leurs geôles psychologiques. La plupart des détenus de Casabianda sont des délinquants sexuels qui ont commis l’inceste sur des membres de leur famille, notamment des enfants. Guillaume Massart, en ouverture du film, met déjà l’accent sur le tabou de ce mot, inceste, qui est le tabou suprême de la plupart des sociétés, et qui est cependant l’un des tout premiers à être enfreint. Dès le début, par un carton, il nous précise bien que l’autorité pénitentiaire n’use pas de ce mot, comme s’il lui faisait peur, mais la périphrase   : « Prenez l’ »infraction sexuelle intra-familiale », que le texte du Sénat, qui ouvre le film, mentionne : voilà une manière bien étrange de ne pas prononcer le mot tabou d’inceste. On pourrait croire que la justice a servi à nommer, à désigner, à détricoter ce qui a eu lieu. On aurait tort : rien n’est vraiment dit, tout est reclassé, en somme, dans des catégories qui empêchent toute subjectivation. On espère ensuite passer le relais au soin et c’est tout un autre registre de langage, médical cette fois, qui commence, auprès des toubibs et des psys.  »

 

 

L’enfermement comme métaphore de la liberté

Film sur le langage qui libère, alors que celui des autorités, dans un souci de déni et de paix sociale, enferme dans un jargon ridicule et précieux, La liberté est un beau film qui donne à voir comme jamais ce qu’est l’enfermement, non pas matériel et circonstancié, mais celui qui bloque nos cerveaux et nous donnent des comportements et des névroses qui peuvent remonter à l’enfance. Sigmund Freud n’est pas très loin ici dans cet accompagnement à la fois bienveillant et distancié que le réalisateur et sa monteuse proposent à ces détenus en souffrance qui acceptent de se raconter et d’aller très loin dans leurs souvenirs d’enfance, à la manière de Michaël à la fin du film, qui se confie à la caméra comme il le ferait dans le cabinet d’un psy, « pour que les choses avancent  », dit-il. Le film navigue sur le fil d’une parole qui est enfin proposée pour dire son malheur, son mal-être et la caméra hésite un peu et se pose parfois sans fin sur un détail comme la mer, le sable, un chat qui passe, un silence qui se prolonge, une émotion qui trouble la voix de celui qui se confie. Ce sont les « émotions du cadre », dont parle Alexandra Merlot, la monteuse du film, et ces émotions parviennent à faire naître en nous une empathie pour ces prisonniers que d’aucuns pourraient condamner sans autre forme de procès. Du coup cette prison à ciel ouvert devient la métaphore de la solitude existentielle de l’être humain face à sa propre destinée et au fatum. Ici, la mer a donc son importance comme celle qui bordait les lieux des dialogues platoniciens. La liberté apparaît alors comme un film où la parole est devenue porteuse d’un territoire concret.

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Durée : 146 mn


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