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La Famille Makhmalbaf, aux frontières du réel

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Des films bouleversants, un réalisme poétique affleurant… Retour sur une famille formidable

Très peu de cinémas peuvent se targuer d’avoir récolté autant de distinctions internationales que le cinéma iranien, patchwork de conscience politique et de recherche esthétisante. Un cinéma mélodieux qui a la justesse des plus beaux accords, considéré par Michael Haneke et Werner Herzog « comme l’un des plus importants artistiquement ». Est-ce l’imposition de normes très strictes de production ou une censure omniprésente qui obligent les réalisateurs du pays à composer ces merveilleuses odes au courage ? Sûrement comme aime à le rappeler Samira Makhmalbaf.

Les années 1960 marquent l’émergence d’une Nouvelle Vague de cinéastes dans de nombreux pays. En Iran, les précurseurs s’appelleront Forough Farrokhzad, Khosrow Sinai, Sohrab Shahid Saless, Bahram Beizai, Parviz Kimiavi, qui réaliseront des films hautement artistiques avec une forte charge philosophique, politique et poétique.

Mohsen Makhmalbaf, un nouveau regard sur la société iranienne

Mohsen Makhmalbaf est de la trempe des cinéastes qui, avec Abbas Kiarostami, représentent le mieux ce souffle du renouveau, cette volonté de changement, ce regard romantique sur une condition humaine difficile et qui, grâce leur sensibilité forgée dans une histoire personnelle difficile, ont su représenter toute la complexité de la relation entre l’individu et son environnement politique et social. Parangon de l’artiste complet, réalisateur, scénariste, éditeur, producteur, écrivain, professeur, toutes les casquettes lui siéent à merveille.

Très tôt, la conscience politique du jeune Mohsen le mènera à un extrémisme d’action n’ayant d’égal que l’émotivité extrême de ses films, des sujets traités et de leur mise en scène épurée et modeste. Incarcéré pendant plus de 4 ans pour avoir tiré sur un policier alors qu’il faisait partie d’une milice islamiste, il profita de son séjour forcé pour s’enrichir par ses lectures. Et la prison transforma son regard sur le monde.

Ses premiers films privilégient, comme souvent chez les jeunes auteurs, une vision manichéenne du monde. De 1982 à 1985, ses productions s’avèrent propagandistes par nature, reflétant l’idéalisme et la foi en l’utopie islamiste promise par la Révolution de 1979 et ses leaders.

La trilogie, Dastforush (Le camelot, 1987), Bicycleran (Le cycliste, 1989), Arusi-ye Khuban (Le mariage des bannis, 1989), est une introspection sur l’Etat et la naissance d’un sentiment d’appartenance nationale au lendemain de la Révolution. Les sujets sont sombres et complexés et la réflexion sur la religion et la figure divine affleure de chaque propos. Ainsi dans Le Camelot, Dieu est assimilé à la lumière, à la seule source de vie tandis que la mort est vue comme un éternel retour.

Avec Nabat-e Asheghi (Le Temps de l’Amour, 1990) et Fi Nun-o Goldun (Un instant d’innocence, 1997), Mohsen se laisse gagner par un apaisement qui le mènera à des œuvres plus réflexives et philosophiques, en proie aux doutes. Ces films sont à eux-seuls des actes de conscience pour des comédiens soudainement responsabilisés dans leur rôle de pygmalions d’une société et d’une culture. Tout le cinéma de Mohsen Makhmalbaf prend ses racines dans un terreau d’espoirs, de joie, de simplicité en contraste avec une réalité qui ne s’éprend pas aussi facilement de la beauté du monde.

Personnage total tout autant que ceux qu’il dépeint dans ses chroniques de vie, Mohsen, en autodidacte assumé, décida en 1996 que la transmission valait bien tous les trésors de réalisations du monde, occasion unique de préserver cette liberté et cette douce revendication d’un cinéma révolutionnaire (au sens de Jorge Sanjines) : « 5 ans auparavant, lorsque j’étais encore le réalisateur iranien le plus prolifique avec 14 films, 3 courts, 28 livres, crédités de 22 éditions en 14 ans de carrière, j’ai arrêté de faire des films et décidé de former des réalisateurs » (Under the Chador, Chicago Reader, 2001).

Mohsen créa donc en 1996 la « Makhmalbaf Film House » en transposant dans ses enseignements les vertus propres à ses films : précision, cœur, partage et respect. Force est de constater aujourd’hui qu’il y a dans les réalisations de Samira, Hana, &Co l’influence de leur père et ce supplément d’âme propre à l’artiste assumé, cet optimisme réfléchi, cette griffe unique qui s’inscrit dans les cœurs. Mais, entreprise pourtant ardue, ces jeunes pousses du cinéma iranien ont su s’affranchir de cette présence charismatique pour composer de nouvelles ritournelles du bonheur entonnées et célébrées pour leurs qualités formelles et leur profondeur.

Samira, héritière légitime

Hamid Dabashi, auteur de Close up : Iranian Cinema, Past, Present and Future remarque fort justement : « Mohsen Makhmalbaf a appris à Samira à faire des films mais elle lui a appris à libérer la Nation ». De son propre aveu, Mohsen entretient une relation complexe avec sa fille : il est à la fois son père, son professeur, son ami mais aussi son collègue. Ils ont aussi en commun d’avoir mis en lumière un pays oublié, l’Afghanistan. En racontant l’histoire d’une journaliste, Nafas, retournant en Afghanistan pour secourir sa sœur du régime taliban dans Kandahar (2001), Mohsen, visionnaire, voulait attirer l’attention sur un pays à la dérive et ce bien avant les attentats du 11 septembre. Samira avec sa participation au film collectif 11’09"01September 11 et A 5h de l’après-midi s’inscrit dans la même veine et va même un peu plus loin en voulant combattre les idées reçues colportées par les médias de masse et le politique.

Déclinaison féminine d’un Mozart iranien pour sa précocité et sa virtuosité, Samira étonne par sa grande maturité. Son premier film Sib (La pomme) lui valut une représentation au sein des plus grands festivals internationaux (100) et d’être la plus jeune nominée pour le festival de Cannes. En 2000, son deuxième film Le tableau noir fut récompensé du prix spécial du Jury la consacrant comme la plus jeune lauréate.

Avec Sib, Samira s’attaque à un fait divers douloureux : la séquestration de deux jeunes filles de 12 ans par leurs pères et leur réintégration dans la société. D’un matériau lourd en émotion, Samira en fait un film frais et parvient à saisir la soif de découverte des deux enfants. Le Tableau Noir, par contre, a pour vedette la frontière, dans sa personnification mythique, et donne la parole aux minorités ethniques comme dans les films d’Hassan Yektapanah. Avec A 5h de l’après-midi, elle brosse le portrait d’une jeune femme qui tente, après la chute du régime Taliban de s’épanouir socialement pour devenir Présidente de la République.

Sans tomber dans la facilité ni dans la description manichéenne, elle arrive à représenter avec une justesse jusqu’à présent inégalée la condition féminine dans toute sa complexité. Si sa belle-mère Meshkini brosse des portraits de femmes troublants, elle le fait d’autant plus facilement que les rôles masculins sont peu présents dans ses réalisations. Avec Le jour où je suis devenue femme, Marziyeh lève le voile sur trois moments clés de la vie d’une femme, le tout servi par un petit moteur émotionnel qui vrombit délicieusement en opposant tradition et modernité. Mais elle oublit de s’attarder sur l’homme. Samira n’évite pas la difficulté. Ses femmes coexistent avec ceux-ci, s’en affranchissent, survivent avec une joie et un détachement salvateurs au sein d’une société qui n’est pas encore préparée à de telles libertés. Que la loi coranique complique son travail en proscrivant les contacts physiques avec les acteurs ou que sa condition de femme soit un frein à son autorité de réalisatrice auprès des rôles masculins, peu importe. Samira utilise ces distances pour créer une perspective esthétisante, un style visuel pudique jouant sur les frontières en inventant un véritable langage cinématographique.

La famille Makhmalbaf, un avenir radieux

Et comme la famille ne manque pas de réserver de nombreuses surprises, les gènes de la créativité semblent ne pas avoir épargné les deux derniers, Hana et Maysam. Le premier film d’Hana Makhmalbaf, Le jour où ma tante était malade, réalisé à l’âge de 9 ans, ne manqua pas de susciter l’intérêt du festival du film de Locarno en 1997. Autres cordes à son arc : à 14 ans Hana réalisa un documentaire sur les coulisses du tournage du film de sa soeur Joy of Madness, tandis qu’elle publia un an plus tard son premier livre de poésie Visa for One Moment en 2003. Maysam Makhmalbaf brille, lui, dans la photographie et a collaboré sur de nombreux films de Samira et Mohsen.

Autant dire que l’entreprise Makhhmalbaf a de beaux jours devant elle. Certains lui reprocheront une certaine endogamie et un cinéma très familio-familial, mais il faut constater que ces productions sont tournées sur le monde et proposent, chaque fois, une nouveauté que ce soit dans la témérité des sujets traités ou dans leur très grande créativité visuelle. La famille Makhmalbaf excelle à rebondir sur la réalité pour proposer des fictions décomplexées presque documentaires.

« L’idée n’est pas seulement vraie, mais elle est également belle. Le beau se définit ainsi comme la manifestation sensible de l’idée » écrivait Friedrich Hegel dans Esthétique en 1829. Le cinéma des Makhmalbaf repose sur une réinvention formelle permanente et sur l’idée que l’individu ne peut bien exister que s’il vit en harmonie avec la société. Et que cette idée est belle et vraie.


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