Select Page

Jodorowsky’s Dune

Article écrit par

Récit d´un film avorté, ce documentaire vaut surtout pour sa célébration des pouvoirs de la création artistique, à travers le portrait du génial et truculent Alejandro Jodowrosky.

« Le but de la vie, c’est de se créer une âme » : tels sont les mots de l’artiste Alejandro Jodowrosky dans le documentaire de Frank Pavich, consacré à l’entreprise démiurgique de son film jamais réalisé Dune, adaptation du roman de science-fiction éponyme de Frank Hebert (1965). Le créateur aux multiples casquettes (réalisateur de films mais aussi acteur, auteur de bandes dessinées ou mime) ne semble en effet jamais avoir cessé d’appliquer cette philosophie à travers son entreprise au long cours d’expression d’une individualité par le biais de l’art, chemin prospère vers l’identification d’un soi à part entière. C’est à la proposition de Michel Seydoux que répond Jodowrosky et qui le fait se lancer dans le projet, que le producteur français accompagnera avec foi jusqu’au bout.
 
Dune fut construit à l’image de son créateur : « un cinglé très érudit », facétieux monsieur et excentrique gourou, cabotin, provocateur, vaniteux, généreux et joueur, à qui l’on ne peut enlever quelques belles suées de génie. De forme très classique et assez commune, le documentaire arrive pourtant à dérouler de manière excitante toute la démesure du projet du cinéaste. Il est chevillé à la personnalité de Jodowrosky, à son corps, à ses gestes qui sans arrêt accompagnent son extravagance, voire son spectacle. Le projet dont il est question dans le documentaire, la genèse et la préparation de ce film dantesque et maudit (à grands renforts de milliers de dessins et de planches de story-boards réalisés et dévoilés à l’écran), n’est pas séparable de son géniteur et Frank Pavich le laisse s’en faire le conteur. C’est un récit d’aventures qu’il relate, en mimant, en arborant des expressions des plus théâtrales, nous entraînant avec lui, tel le Baron de Münchhausen évoquant ses exploits extraordinaires. Un récit aux composantes parfois sibyllines, où « les corps des braconniers gisent dans l’Epice », où les vaisseaux spatiaux ressemblent à des poissons exotiques aux milles couleurs. Une histoire surabondante qui aurait proclamé Salvador Dali Empereur de la galaxie (ce qui est un symbole éloquent pour saisir le délire du projet !) et que Jodowrosky avait convaincu de participer au film moyennant un salaire de 100 000 dollars la minute pour jouer l’empereur fou Shaddam IV…

Le cinéaste des psychédéliques El Topo (1970) et La Montagne sacrée (1973) n’aura reculé ni cédé devant rien face à l’ogre cinématographique qui mutait dans son esprit, conviant Mick Jagger, Orson Welles, Moebius, H.R Giger (qui sera plus tard à l’origine de la créature d’Alien) ou encore le réalisateur d’effets spéciaux, ultérieurement connu pour Star Wars, Dan O’Bannon, voulant aller jusqu’au bout de la formation opératique et spectaculaire qui l’habitait. Il est marqué par l’irrationnelle détermination d’un Fitzcarraldo courant après la construction d’un opéra en pleine jungle amazonienne (Werner Herzog, 1982). L’épopée Dune, au fur et à mesure de son avancement, annonce son échec et l’on se surprend, au contraire du légitime désarroi de Jodowrosky, à n’en être pas véritablement affectés, nourris du souffle de « Substitut des rêves » – expression de l’écrivain Hugo von Hofmannsthal pour qualifier le cinéma (1921) – que nous offre ce grand enfant de quatre-vingt-cinq ans.

Ce que le cinéaste offre de précieux, outre un récit fabuleux et le portrait galvanisant d’un artiste visionnaire qui aura eu les yeux plus gros que le ventre, c’est un cadre cognitif qui met au cœur l’imagination et duquel jaillit l’élaboration d’un monde singulier, aux images magiques. C’est moins Dune – « grand film de science-fiction jamais réalisé » qui aura influencé d’autres univers cinématographiques en dépit de son inexistence concrète – qui fait frémir que son parent. Ce film dont n’aura pas voulu Hollywood, jugé trop onéreux et fantasque, est un film avorté mais dont le récit de fabrication amène une délicieuse satiété. Alejandro Jodowrosky est à lui seul une salle obscure pleine à craquer. Il a peut-être raté l’occasion de « l’avènement d’un nouveau dieu » mais il peut se targuer d’avoir réussi à se créer une belle âme.

Titre original : Jodorowsky's Dune

Réalisateur :

Acteurs : ,

Année :

Genre :

Durée : 85 mn


Partager:

Twitter Facebook

Lire aussi

Perdrix

Perdrix

Une merveille romantico-burlesque, par un vrai talent en devenir de la comédie française stylisée. Un film que nous avons découvert à la Quinzaine des Réalisateurs au festival de Cannes 2019.

Miss Oyu

Miss Oyu

« Miss O-Yû » est un mélo sublime mais improbable où la relation amoureuse est suspendue à un code marital d’airain d’une autre époque. Son personnage éponyme est une créature onirique, désincarnée, une femme-fantôme vénéneuse et à la fatalité destructrice comme une sorcière jetant ses sortilèges. Mizoguchi recrée l’Eurydice du mythe d’Orphée. Suavement ensorcelant en version restaurée.

La Rue de la honte

La Rue de la honte

Film choral, « la rue de la honte » lève un voile cynique sur les rapports sociaux entre ces travailleuses du sexe formant une micro-société qui serait la métastase d’une société nippone gangrenée par la misère de l’après-guerre préludant à sa reconstruction. Une œuvre testamentaire corrosive et virulente en version restaurée.