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Jim Jarmush

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Jim Jarmush fragmente ses films en sketchs. Loin de troubler et décontenancer, « Mystery Train » et « Broken Flowers » construisent similitudes et parallélismes.

Jim Jarmush fut maintes fois nommé «cinéaste de la fragmentation». Résultant des films à sketches, forme qu’il a relancée, et qui auparavant était une spécialité des cinéastes italiens, cette appellation pose interrogations et hypothèses. De Mystery Train à Broken Flowers, l’aspect fragmenté n’est pas obligatoirement intrinsèque aux films. Face à Coffee and Cigarettes et Night on Earth, qui sont tous deux ancrés dans des formes similaires, reliés artificiellement par une simultanéité temporelle, Mystery Train apparaît comme le vilain petit canard qui rompt tacitement avec les deux films pré-cités, et annonce la linéarité fragmentée de Broken Flowers. Le plus intéressant demeure dans ces deux films, Broken Flowers et Mystery Train, au sein desquels la combinaison du fragment et de la continuité opèrent une relecture de l’idée de fragmentation.

D’où vient la fragmentation ?

A première vue, de manière la plus logique, la fragmentation s’inscrit dans la forme des films, dans cette succession de séquences reliées sommairement les unes aux autres. Influencé par un melting-pot de culture underground, classique et étrangère, naviguant du punk à la street photographie et au genre hollywoodien, Jim Jarmush éclipse la narration conventionnelle. Il supplante l’idée et la psychologie de ses personnages au profit d’un vide existentiel, ne les livrant qu’à eux-mêmes, à leur solitude et leur mélancolie. On ne cherche pas à les comprendre, ni à les connaître, ni à les juger. Pour autant aucun n’est distant, ils ont cette capacité à capter notre regard par une voix, un style vestimentaire et une allure. Cette construction et absence de caractérisation manifeste un goût pour la performance et la primauté des corps, comme dans Mystery Train, lorsque Jun et Mitzuko changent de place pour porter la valise, orientant un rythme en contrepoint à celui de la musique du film. A l’image de cette scène, les personnages possèdent leur propre tempo. Ils tissent un lien entre les séquences et les autres protagoniste, mais ne parviennent pas à s’extraire du décor, de la situation matérielle imposée par le metteur en scène. Comme le dit Jun, «En fait, Memphis ressemble à Yokohama, sauf qu’il y a plus d’espace » : toutes les villes et par extension les décors se ressemblent. Dans Coffee and Cigarettes, si différentes soient-elles, les rencontres se forment autour d’un café ; dans Night on Earth, ce sont les taxis qui se répètent et ne se différencient guère, malgré les différences géographiques. Dans Mystery Train, Jim Jarmsuh fait perdurer le même décor, de l’Arcade Hotel à la gare et aux rues déglinguées. Cette idée de fragmentation provient donc du décalage entre le décor figé et récurrent, et l’arrivée des protagonistes en inadéquation avec celui-ci. Mystery Train se termine par le départ de tous les personnages vers une autre ville, tandis que Broken Flowers se conclut sur un mystère sous forme d’échec. C’est le « concept » si particulier de mettre de scène, propre à Jarmush, qui demeure et s’inscrit. Jim Jarmush étant amateur de musique, on serait tenter de comparer ses films à un morceau de musique. Au cours d’une mélodie, le rythme lancinant et entêtant, la structure se charge de tons et de couleurs, et les personnages forment un tout. Que retient-on ? Nul doute que c’est la partition, le rythme principal, cette mélancolie qui reste en mémoire, accompagnée, de manière subjective, propre à chacun, d’un geste, d’un passage, d’un couleur ou d’une voix particuliers.

     

L’harmonie retrouvée

Mais force est de constater qu’à la vue d’un film de Jim Jarmush, aucun sentiment de rupture narrative ou de perte de repères n’ont lieu. Les motifs (répétition de la radio diffusant Blue Moon de Elvis ; coup de feu), les objets (le Zippo de Jun et Johnny) ainsi que la ressemblance entre les personnages forment une harmonie, une continuité narrative. Ce sont les personnages qui écrivent les propres caractéristiques, qui propagent leur vécu et dictent leur avancée. Dans Mystery Train, situé dans la ville de Memphis, les personnages jouent de leur propre mimétisme, ainsi que de celui avec Elvis. Jun et Johnny, cheveux gominés et mèche délicatement déposée sur le front, se rapprochent du King, dont Johnny gagne le surnom. De la jeunesse et du vécu de l’amour entre Jun et Mitzuko, se dessine le passé tortueux de l’histoire d’amour entre DeeDee et Johnny. Jun et Mitzuko arrivant à Memphis, deviennent le passé de DeeDee et Johnny. L’agencement des épisodes trouve ainsi une cohérence chronologique. Au final, par les liens de ressemblance, on peut penser qu’il ne s’agit que d’un même personnage et d’une même histoire. Les noirs entre les séquences forment-ils des ellipses ? De l’amour vécu au présent à la perte de celui-ci, Jim Jarmush décrit la variation possible sur cette note nostalgique et tragique d’un amour, accentuée par la mort du mari de Luisa, autre protagoniste.

L’harmonie trouve son point d’aboutissement dans la chanson dont est issue le titre du film. Mystery Train d’Elvis Presley relate la perte d’un être cher : Train train, comin round the bend/ Well it took my baby, but it never will again (no, not again). Cette version d’Elvis Presley, énergique et rock’n roll, codifie les sentiments du film, dès la venue des personnages dans cette ville de Memphis, très magnifiquement accentuée par l’arrivée en source diégétique de la musique, lorsque Mitzuko insère la cassette dans le walkman. A la fin, la même chanson est entendue mais dans un autre style. Oubliant le rockhabilly d’Elvis, Junior Parker conclut par une note suave et jazzy, mélancolique et résignée à accepter la fin de le relation amoureuse.

Dans Broken Flowers, le principe s’inverse. Alors que les personnages de Mystery Train quittent et s’enfuient de Memphis, Don court après la fuite opérée il y a 17 ans. Dans un scénario linéaire, Jim Jarmush crée le fragment, en parcellant la virée de Don de séquences de retrouvailles avec ses anciennes compagnes. Le héros, au lieu d’unifier des fragments, s’y perd et ne peut aboutir à une réponse définitive. A-t-il véritablement un fils ? En se concentrant sur deux films de Jim Jarmush, Broken Flowers et Mystery Train, on s’ apercoit que la linéarité donne naissance à la fragmentation et inversement, que la découpage en séquences a priori distinctes, transmet une continuité. Broken Flowers condamne et fragilise la fragmentation, tandis que Mystery Train rend existants une similitude et un parallélisme inattendus, qui cloturent le film. La fragmentation semble irrémédiable chez Jim Jarmush, agencée dans un sens comme dans l’autre, mais toujours au même profit : narrer l’absence et la quête de l’être perdu.

     



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