Revue Jeune Cinéma : Automne 2007 N°312 - 313


Revue Jeune Cinéma : Automne 2007 N°312 - 313

Retrouvez l'édito de la revue Jeune Cinéma.

Article de Lucien Logette



Encore un long moment, trois mois et quelques miettes, entre le dernier numéro de Jeune Cinéma et celui-ci. Même si la régularité est respectée – il y aura, comme d’habitude, sept numéros millésimés 2007, du 308 au 314 -, on comprend l’impatience de nos abonnés, devant leurs boîtes aux lettres restées vides à la date prévue et l’inquiétude qu’ils nous manifestent par tous les moyens modernes de communication. Qu’ils se rassurent, et en soient remerciés : si la petite flamme qui anime la revue vacille parfois, lorsque l’oxygène se fait rare, elle n’est pas encore, sauf accident, prête à s’éteindre. Et 43 ans, âge raisonnable, n’est pas un chiffre suffisamment rond pour clore cette aventure.

La rentrée cinématographique a été marquée, outre l’habituel contingent de films majuscules vus (et pour la plupart admirés, tels Alexandra et Secret Sunshine) à Cannes et à Venise, par les remous causés par l’affaire UGC contre Montreuil. On connaît, les grand media y ayant consacré quelques colonnes (et Positif un dossier fourni dans son numéro d’octobre), cette version moderne de la fable du pot de fer (dans ce cas, quasiment du titane) et du pot de terre : l’ogre UGC, mécontent de voir la ville de Montreuil ajouter d’ici quelques années (2010) trois salles supplémentaires aux trois de son complexe municipal le Méliès, a porté plainte pour « abus de position dominante et violation des règles de la concurrence ». Un tel aplomb dans le cynisme et la mauvaise foi prêterait à rire - la pieuvre qui enserre le réseau français de la distribution craignant de perdre quelques ventouses d’un de ses innombrables tentacules – si l’on n’avait appris, avec un étonnement navré, que l’UGC était soutenue dans son combat douteux par son nouvel allié Marin Karmitz.

Certes, le temps est loin de Camarades et de Coup pour coup, et l’empire MK2 n’a rien d’une coopérative ouvrière, mais voir guerroyer contre les subventions accordées au Méliès quelqu’un qui a lui-même abondamment têté la mamelle municipale (1, 5 million d’euros, comme l’a rappelé le responsable parisien de la Culture) est assez affligeant – et en même temps utile : il est bon que les masques tombent. Surprenante également la position affichée par l’association ISF (Indépendants, Solidaires et Fédérés), animée par le réseau, fort actif en province, Utopia, qui, arguant que les salles de leur réseau ne récoltent pas la manne des villes où elles sont implantées, renvoie dos à dos Méliès et UGC (voir sa dernière Gazette). Si l’on ne situe plus les gentils et les méchants, la vie devient bien compliquée. Affaire à suivre. Cet automne parisien porte donc les couleurs de Sacha Guitry. Exposition à la Cinémathèque, rétrospective, hommage sur les chaînes câblées, brouettes de DVD, ouvrages (cf. p. 133), rien ne manque à la célébration du cinquantenaire. Un bilan s’imposera, lorsque nous aurons tout visité, tout revu et tout lu.

Mais la grande ombre narcissique qui plane sur les programmes de Bercy ne doit pas occulter la rétrospective Humphrey Jennings, au même endroit, du 8 au 18 novembre.
Voilà enfin l’occasion de vérifier l’ampleur d’une oeuvre rare, connue par bribes - lors de l’hommage Typiquement British du Centre Pompidou en 2000-2001, lors du Cinema ritrovato de Bologne en 2004 -, celle du seul membre du mouvement surréaliste qui fut cinéaste à temps presque plein et constitue le chaînon reliant, dans le documentaire anglais, John Grierson et le Free Cinema. Pas de Reisz, d’Anderson, de Loach, de Frears, sans Jennings. Heureux ceux qui vont découvrir, parmi trente autres titres, Fires Were Started et A Diary for Timothy. On parle même, honneur aux éditeurs courageux, d’une édition DVD de quelques-uns des chefs-d’oeuvre modestes de cet artisan trop tôt disparu.

Au sommaire de ce numéro, peu de grands noms, de ceux qui font se ruer les acheteurs : ni Rohmer, ni Miller, ni Cronenberg, ni Allen. Toute la presse s’en étant déjà chargée, à quoi bon en rajouter ? Mais Pierre Perrault, Masahiro Shinoda, Pierre Léon, Rakhshan Bani-Etemad, moins glamour certes, mais qui valent pourtant le détour. Et qui parlerait de Peter Nestler ou de Parviz Kimiavi, qui rendrait compte du Festival d’Eger, sinon Jeune Cinéma ? Sortir des émois obligatoires, des reconnaissances balisées, justifie l’existence de la revue ; plutôt qu’obéir au prêt-à-admirer du chic parisien (vive Nolot, vive Odoul, vive Mouret bientôt), aller voir ailleurs comment le cinéma respire, voilà ce qui nous meut, comme disait jadis Cédric Klapisch. Quant à Jacques Viot, vedette de ce numéro, sa remise au jour s’inscrit dans notre vieux désir de revisiter les figures peu connues du surréalisme, membres ou compagnons de route, et qui ont trouvé dans le cinéma une voie pas toujours conforme à leurs rêves initiaux.

Il y a eu Albert Valentin et E.T. Gréville, il y aura Paul Gilson, Jean Ferry et Louis Chavance. Il y a aujourd’hui Jacques Viot, scénariste oublié, passager mystérieux du groupe originel, objet d’une savante et passionnante recherche de Patrice Allain, que l’on souhaiterait lire un jour dans un autre format que celui d’une thèse. On ne dira rien, faute de l’avoir encore vu, du film de Todd Haynes, I’m Not There (sortie le 5 décembre), qui a valu à Cate Blanchett, dans le rôle de Bob Dylan, le prix d’interprétation de Venise. On en saura plus après le week end spécial proposé par l’Institut Lumière de Lyon, entre le 30 novembre et le 2 décembre, où les films de Peckinpah, Scorsese, Pennebaker, Marquand, Lerner, Charles, Haynes et Dylan lui-même (avec le rare Renaldo and Clara), tenteront de circonscrire le phénomène. On pourra y venir avec sa guitare. Ambiance assurée, dont on livrera les échos dans notre n° 314, début janvier.



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