Revue Jeune Cinéma : Décembre 2006 - N°306-307


Revue Jeune Cinéma : Décembre 2006 - N°306-307

Retrouvez l'édito de la revue Jeune Cinéma.

Article de Lucien Logette



Rassurons les lecteurs qui nous ont fait part de leur inquiétude : Jeune Cinéma n'a pas suspendu sa parution, et si ce dernier numéro de l'année 2006 ne paraît qu'une fois le seuil de 2007 franchi, les raisons en sont conjoncturelles et ne tiennent ni à une quelconque fatigue de ses rédacteurs, ni à une défaillance de ses abonnés (encore que l'on aimerait que leur nombre se multipliât au long de cette annus que l'on souhaite à tous mirabilis). Mais les contraintes matérielles sont têtues, et les périodes parfois peu propices pour les vaincre. Qu'importe : d'un mois de janvier à l'autre, sept numéros auront été publiés; c'est pour nous l'essentiel - et continuons de rêver sur les huit parutions annuelles que nous atteindrons bien un jour, si nous sommes exaucés par les bons génies de la subvention.

Pourquoi s'inquiéter? 2006 a été une année de rêve pour la profession. Jamais le cinéma, que l'on sait mort pourtant depuis de longues années (relire, après dix ans, les lamentations des cassandres ne manque pas de sel), ne s'est aussi bien porté. Les spectateurs affluent dans les salles par millions supplémentaires, notre production nationale tient haute la dragée aux films yankees, le fléchissement de la courbe de vente des DVD n'est certainement dû qu'à l'attente de la prochaine amélioration technique qui va nous amener à renouveler toutes nos collections, les robinets à images se multiplient, se miniaturisent ou se gigantifient. Tout baigne.

Mais si l'on regarde ce que cachent les chiffres, au moins du côté de ces films français qui atteignent les sommets, les raisons d'agiter des petits drapeaux tricolores deviennent moins flamboyantes, puisque les trois produits qui ont attiré à eux seuls 20 millions de spectateurs sont Les Bronzés 3, Camping et Arthur et les Minimoys. Faute de l'avoir vu, nous réservons notre avis sur le dernier (nous sommes convenus, comme pour la lecture des prix Goncourt, de ne voir les films de Luc Besson que dix ans après leur sortie, afin de leur offrir toutes les chances de se bonifier). Mais les deux autres - 16 millions d'entrées - représentent ce qui peut se concevoir de plus effroyable dans le comique nationalo-régressif, au point de faire regretter la série tropézienne de Max Pécas, qui, en son temps, ne développait pas d'alibis socioculturels ni ne mobilisait l'arrière-ban des puissances médiatiques, et vendait sa marchandise sans tromperie - "la daube, c'est toujours de la daube".

Il ne s'agit pas de tonner contre le cinéma "populaire", il s'agit de s'alarmer de ce qu'il semble être devenu: si 16 millions de personnes communient sincèrement devant ces apothéoses de beaufferie, à l'aune desquelles La Grande Vadrouille ressemble à du McCarey, cela signifie quelque part la victoire de TF1, les téléspectateurs ne se déplaçant massivement dans les salles que pour retrouver l'équivalent, odeur et aspect, des émissions de flux de Cauet ou de Bataille & Fontaine. Alors, le chiffre annuel des entrées pourrait atteindre 500 millions sans que cela soit pour autant rassurant.

Deux constatations, l'une qui nous console, l'autre qui nous alerte : 1) Nos préférés cannois, Indigènes, Quand j'étais chanteur (un vrai film populaire, celui-là), La Tourneuse de pages et Bamako ont trouvé un public bien plus large que les précédents films de leurs auteurs respectifs. 2) Les louanges qui ont salué Flandres ou Lady Chatterley n'ont pu les sauver de l'échec. Médailles et soutien critique n'y ont rien fait: qu'une presse unanime n'ait pu rallier que 200 000 spectateurs (pour les deux) ne peut qu'interpeller la profession. Que faire pour convaincre ? Engageons-nous tout de même: deux "petits" films français, programmé le 7 mars, valent le détour pour les yeux attentifs, Mon fils à moi (Martial Fougeron) et Le Quatrième Morceau de la femme coupée en trois (Laure Marsac). Que les lecteurs déçus se manifestent. Et rappelons que Les Climats (Nuri Bilge Ceylan), le plus beau film de Cannes, va enfin parvenir sur nos écrans et qu'il conviendra de lui offrir l'accueil qu'il mérite. Nous aurons fait ce que nous pouvions.

Rappelons également ce que nous annoncions dans notre numéro de novembre : les animateurs de www.iletaitunefoislecinema.com offrent désormais à Jeune Cinéma un espace sur leur site. Une partie du dernier numéro paru y figure, ce qui n'apprendra rien à nos lecteurs, mais également des textes publiés dans la revue depuis 42 ans, regroupés sous forme d'archives thématiques, et qui n'ont rien perdu de leur pertinence, comme quelques doubleclicks permettent de le vérifier. Une visite s'impose, d'autant que le reste du site est d'une tenue que nous trouvons, sans copinage flagorneur, remarquable.

Nous n'avons pas dit que du bien de la Cinémathèque française en ses nouveaux atours. Nous reviendrons sur celle-ci dans le prochain numéro, à travers le récent ouvrage de Laurent Mannoni (Histoire de la Cinémathèque française) et celui de Pierre Barbin (La Cinémathèque française, inventaire et légendes) publié fin 2005, qui développent sur le sujet des points de vue fort différents. En attendant, saluons les efforts patrimoniaux récemment déployés par l'institution : après une rétrospective George Cukor, un trimestre sous le signe de King Vidor va nous rappeler qu'il n'est pas seulement l'auteur de quelques films justement célèbres, La Grande Parade, Hallelujah ou Duel au soleil. En particulier, les dix-huit titres de sa période muette présentés d'ici mars nous offriront l'occasion d'une redécouverte d'actrices oubliées, Florence Vidor, Eleanor Boardman ou Marion Davies, qui feront ici l'objet de notices admiratives.

Et puisque nous en sommes aux actrices admirables, regrettons la disparition, peu saluée par la presse, d'Yvonne De Carlo, héroïne qui illumina, grâce à DeMille, Dassin, Walsh ou Siodmak, tant de cinémas de quartier au mitan du siècle dernier. Elle fut surtout une inoubliable Salomé dans le film éponyme de Charles Lamont (1945), dont tous les amateurs du second degré se souviennent avec ravissement.



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