Revue Jeune Cinéma : Octobre 2006 - Numéro 305


Revue Jeune Cinéma : Octobre 2006 - Numéro 305

Retrouvez l'édito de la revue Jeune Cinéma.

Article de Lucien Logette



L’événement du mois, du trimestre même, est l’arrivée dans la confrérie critique d’une recrue de choix, notre ministre de l’Intérieur. Il avait déjà fait ses gammes en février dernier, lors de la sortie des Bronzés 3. Cette fois-ci, ne craignant pas d’effectuer un saut qualitatif délicat, il a décidé de traiter du film de Rachid Bouchareb, en déclarant : “Indigènes n’est pas un succès populaire. C’est un spectacle pour bobos qui a coûté une fortune.” Parvenir à associer ainsi, en une seule pensée taillée comme le diamant, la sociologie, l’éthique et l’économie montre les progrès foudroyants qui ont été accomplis en quelques mois. Il serait dommage que la politique le détourne de l’analyse post-deleuzienne – toujours la rupture –, la critique a besoin d’hommes neufs. Effectivement, Indigènes peine terriblement à rallier le public : deux millions et demi de spectateurs en trois semaines, c’est un échec cinglant dont le réalisateur et les interprètes ne se relèveront pas.

Le trimestre de rentrée s’est révélé des plus réjouissants. L’avalanche des films cannois, grands et petits formats, a été renforcée par les premières sorties des films vénitiens et de quelques indépendants notables. Voir à l’affiche en même temps ou presque Loach, Frears, Kaurismäki, De Palma, Resnais, Scorsese et Woody Allen - ajoutons à ce panthéon le dernier Rolf de Heer, 10 canoés, 150 lances et 3 épouses, que les lecteurs de Jeune Cinéma pourront aller voir en confiance fin novembre - est une fête à laquelle le spectateur n’avait pas été convié depuis belle lurette. Mais comment profiter alors de l’hommage à Rudolph Valentino qu’annonce le musée d’Orsay ?

Et de la rétrospective en trente films de Mikio Naruse à la Maison de la Culture du Japon ? Et du panorama expressionniste presque complet à la Cinémathèque ? Et des coffrets DVD indispensables (Reitz, Powell, Feuillade) ? Dilemme cruel de l’amateur parisien trop gâté, coincé entre UGC, MK2 et les institutions, mourant de soif auprès de la fontaine. Si nous avons choisi, pour ce numéro tout simple (le prochain sera plus conséquent), de mettre en vitrine Abderrahmane Sissako et Jean Dewever, c’est qu’ils illustrent l’un comme l’autre un cinéma selon notre coeur, celui des francs-tireurs.

Avec Bamako, le premier parvient, à l’aide d’un dispositif (rarement le terme aura été aussi juste) d’une simplicité éblouissante, à démonter, sans démagogie ni schématisme, les mécanismes d’une économie mondiale dont son continent sinistré fait les frais. Le second nous rappelle que le cinéma français du début des années 60 n’était pas seulement celui des petits-bourgeois qui naviguaient sur l’écume du temps : 45 ans de placard n’ont pas émoussé les angles ni le charme des Honneurs de la guerre, film à rebrousse-poil qui n’a eu que le tort de ramer, trop tôt, à contre-courant.

Bamako, bien aidé, a trouvé son audience. Dewever pas encore ; voilà une bonne raison de lui offrir notre couverture.



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