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Haute pègre

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« Haute pègre » dépeint un couple irréductible d’arrivistes : Gaston Monescu, frégoli de l’escamotage et Lily Vautier, pickpocket compulsive et monomaniaque. Dans cette comédie frivole, Ernst Lubitsch écaille le vernis mondain et joue l’amour-propre contre l’amour tout court dans une partie de strip-poker endiablée. Quintessentiel. En version restaurée.

Une fausse aristocratie de l’escroquerie

On a abondamment glosé sur Trouble in paradise qui est un joyau incandescent de la comédie fine échappant à tout étiquetage, toute classification et donc réévaluation, tant le film atteint une plénitude formelle insurpassable. La romance chantée qui l’ouvre fait suavement la transition avec la page nostalgique des comédies (en) chantantes qui se tourne désormais après avoir consacré l’avènement du cinéma parlant.

La haute pègre désigne usuellement les voleurs d’envergure, les escrocs de haute-volée par opposition au menu fretin de la basse pègre assimilée aux bas-fonds du milieu. Le titre français se veut un trait d’ironie appuyé. Cette « haute pègre » n’est que l’expression affichée d’une fausse aristocratie de l’escroquerie, noblesse oblige, commettant des larcins de haut vol. Ici, haute pègre rime avec haute-couture même si le frac ou la queue-de-pie ne fait pas l’aristocrate pour autant. La robe non plus aussi superbe soit-elle car l’écrin n’est rien sans la finesse du joyau. Lubitsch est le maître de cérémonie incontesté des frivolités. Et cet art consommé est chez lui une seconde nature.

Le tourbillon frénétique de la vie mondaine et de ses frivolités

Les satires frivoles de la période MGM de Lubitsch qui s’ébauchent dès 1923, date où l’immigrant berlinois débarque à Hollywood, vont peu à peu délaisser le vaudeville burlesque pour mieux le dégrossir. Ces sotties titillent les travers de la vie maritale, les simagrées des liaisons, des amours et des adultères bourgeois que Lubitsch épingle avec jubilation dans : The marriage circle (1924) ou encore L’éventail de lady Wintermere (1925) adaptant Oscar Wilde « comme un gant ».

Ces oeuvres doivent beaucoup à L’opinion publique (A woman of Paris -1922) de Chaplin qui resta un parangon d’inspiration inégalé aux yeux du réalisateur berlinois. Dans ce film, le cinéaste sème, sous forme d’inserts, des notations incongrues et singulières qui sont autant de points de fixation du mélodrame également comédie de moeurs. Ainsi du col dur amidonné qui tombe inopportunément d’une armoire et qui révèle à Jean, peintre maudit fortement épris de Marie(Edna Purviance), que cette dernière, devenue femme du monde entretenue, a une liaison.

Ernst Lubitsch transpose à la comédie légère et divertissante ces trouvailles visuelles tellement prégnantes dans ce drame romantique à nul autre pareil.

Dans Haute pègre, la jarretière de Lily, objet de convoitise des plus futiles, est cette pièce de vêtement permettant à la femme de transporter de petits objets de valeur. Outre le symbole de défloration qu’il véhicule, le colifichet intime adroitement subtilisé par un Gaston tout aussi volage que voleur est le détail révélateur qui surenchérit en apothéose le strip-poker des bijoux, montres et autres menues babioles de prix dérobées par ce couple singulier à l’occasion de leurs rapines.

Lubitsch polit à l’infini sa touche à laquelle il trouve l’écrin idéal dans ces comédies de salon ou de boudoir où tous les subterfuges et les complots féminins se déploient pour amuser la galerie.

Ces films, bien en avance sur leur temps, affichent un vernis mondain tout en distillant une légèreté railleuse et un cynisme de façade. La comédie à la Lubitsch revêt un lustre étincelant et un chatoiement soyeux d’étoffes. De celles que ce fils de tailleur d’origine russe alors commis « d’office » dans l’échoppe paternelle, vantait à une gente féminine inaccessible.

 

 

Lubitsch, maître de cérémonie de la haute-couture cinématographique

Sous la haute autorité des magnats de l’industrie qu’est devenue la production cinématographique, les comédies de la période Paramount du cinéaste redoublent de sophistication en s’affranchissant progressivement de cette bouffonnerie germanique issue du vaudeville. Ces joyaux de sensualité comique et d’érotisme allusif dénotent d’un lustre particulier et d’une incandescence des dialogues. La caractérisation y est plus raffinée, l’humour plus caustique qui font appel au gratin des stars hollywoodiennes alors sous contrats avec les majors.

Lubitsch rivalise de perfectionnisme en retaillant des scénarios emplis de supercheries et de tromperies rehaussées par le raffinement du jeu des acteurs. Il se délecte par avance des imbroglios qu’il suscite. Ces intrications appartiennent encore à la rhétorique du théâtre. Il en use avec profusion comme d’une
figure de style qui serait sa signature. Et cette marque de fabrique, c’est le tissu, l’étoffe même de son art de couturier de la réalisation. Habiller les actrices, c’est déjà les mettre « dans la peau » de leurs personnages, les apprêter.

Meubler le décor, c’est plonger ses acteurs « in vivo ». Dans l’émoustillement frivole de son cinéma de la parure et de l’apparence, les acteurs sont des comédiens qui évoluent dans l’apparat comme des insectes ou des reptiles dans un vivarium reconstituant leur milieu naturel.

« Ce qui importe, c’est le style et non la sincérité » disait Oscar Wilde. La patte de Lubitsch, son penchant à une extrême stylisation de sa mise en scène, vient en droite ligne de son goût prononcé pour la superficialité., Le panache du décorum, la fonction décorative des costumes, des accessoires, des meubles influent de manière déterminante sur le jeu de l’acteur. L’adéquation entre le jeu de l’acteur et le cadre où il évolue trouve ici un écrin mimétique idéal. L’agencement du décor art-déco de Hans Dreier et les habits de parade confectionnés par Travis Branton aussi finement émaillés de brocart que le plus bel ouvrage de tapisserie métamorphosent les films de cette période en autant de moments d’anthologie.

 

Gaston Monescu ,« baron » de la haute pègre et monte-en-l’air

D’une élégance empesée et guindée, Herbert Marshall (Gaston Monescu), connu à l’époque pour son donjuanisme effréné, compose un Arsène Lupin empli de componction, insaisissable cambrioleur malgré une prothèse à la jambe de l’acteur due à un séquelle de la grande guerre. Ne lui manquent que le monocle et le haut de forme pour aller avec le frac. Dans cette parade vénitienne, il campe un frégoli de l’escamotage étourdissant de virtuosité ; capable de convoquer « la lune dans le champagne » par sa magie d’illusionniste.

Lubitsch vient cadrer sa belle prestance après un ample travelling latéral qui épouse la fluidité du Grand Canal devançant de peu la gondole qui lui livre comme sur un plateau d’argent sa prochaine conquête, Lily Vautier (Miriam Hopkins), une cleptomane monomaniaque.

Cleptomanie et mythomanie : bien mal acquis profite toujours

Les deux font la paire dans la mascarade à laquelle ils se prêtent avec la dernière duplicité. Ce besoin irrépressible de frayer dans le grand monde et de briller en société les fait se prendre au double jeu de la kleptomanie et de la mythomanie ; embarqués dans une folie des grandeurs.

Déconcertant de dextérité pour écornifler la haute société au grand jour comme à la nuit tombante , Gaston est un faux baron de la pègre plus vrai que nature. Dans La Main au collet, (1957), Hitchcock réintroduira ce personnage à la désinvolture féline du gentleman-cambrioleur incarné par Cary Grant écarté par la production pour le rôle de Gaston Monescu en 1932 de par sa trop grande juvénilité.

Tour à tour pie voleuse et pie jacasse, Lily en blonde oxygénée exhibe la duplicité ordinaire d’une fausse comtesse qui prend des poses énamourées pour mieux jouer de son air mutin et effronté.

Les tourtereaux qui se comportent en drôles d’oiseaux sont liés par une complicité délictuelle interchangeable comme le produit de leurs forfaits que seule l’incartade amoureuse de Gaston dévie de leur visée. Sa mise soignée et sa présentation impeccable favorisent un transformisme à vue au point qu’il bluffe ses victimes après les avoir plumées avec un aplomb sidérant.

Le dandysme est une hérésie de la vie élégante. En se faisant dandy,un homme devient un empanaché mondain, un homme de salon, un homme de boudoir. Les prétendants de Mme Colet portant beau et à l’exaltation fiévreuse ( incontournables Charlie Ruggles & Edward Everett Horton) deviennent les proies faciles du fieffé malandrin.

Pour délester les gens de la haute, Gaston déploie des trésors d’ingéniosité qui le hissent à leur rang. Par son entregent, il gagne la confiance de Mme Colet (Kay Francis), riche femme d’affaires à la tête des parfums Colet dont il fait la conquête pour mieux convoiter la fortune. Promu secrétaire de confiance, il redéfinit à sa manière les règles du capitalisme rampant dans un donquichottisme bien partagé où la hardiesse de l’escroquerie est à la mesure de l’enjeu du bien guigné. Avec l’assiduité dévouée inhérente à son contre-emploi de secrétaire particulier, il dénonce la cupidité hypocrite de l’administrateur de biens de sa bienfaitrice, Mr Giron, et tâche de faire passer par pertes et profits ses propres exactions. La morale n’est pas sauve pour autant qui confond bons principes et convoitise mais l’élégance de la prouesse fait oublier comme un moindre mal l’amoralité du geste.

La propriété, c’est le vol : quand immoralité rime avec amoralité

Non sans une délectation friponne , le vol est érigé en principe réparateur .Tandis qu’une forme de marivaudage, de manège de galanterie mime l’acte d’amour ,le couple de voleurs s’ingénie à se voler mutuellement pour éprouver leur appartenance l’un à l’autre .Immoralité rime avec amoralité et l’occasion fait le larron.

Lubitsch émousse les angles d’un luxe ostentatoire où l’opulence insolente des possédants est davantage ressentie que la convoitise de ces nouveaux pauvres de la grande dépression. Face au capitalisme cynique du monde de la haute finance à son zénith, le vol de bijoux et de biens de valeur s’institutionnalise en réaction à la sombre apogée du désespoir de cette ère de privations. L’étalage indécent des richesses de cette gentry affairiste n’est que l’écume des choses, l’apparat dévoyé des carpetbaggers, ces profiteurs de la dépression.

Lubitsch dépeint cette exaltation fiévreuse et spéculative .Il dénonce en demi-teinte les inconséquences mondaines et l’hypocrisie de cette aristocratie de la haute-finance qui entend compresser les salaires pour mieux investir sur la crise tout en tapant allègrement dans les caisses.

 

 

Le « grand jeu » du strip-poker et de la« lune dans le champagne »

La scène d’exposition où Lily en robe de lamé moulante arrive en gondole au rendez-vous galant que lui a fixé le « baron » est un prélude inoubliable et un round d’observation débordant de spiritualité où les protagonistes se jaugent subtilement et apprivoisent leurs instincts prédateurs dans un strip-poker de connivence qui consiste à se dépouiller mutuellement des objets de valeurs subtilisés.

La lueur impérieuse de malice dans le regard de Myriam Hopkins défie l’apparente désinvolture de Herbert Marshall et Cupidon leur décoche des traits acerbes qui, sous l’effet grisant du champagne les laissent à leurs épanchements dans une affectation délicieusement outrée.

Lubitsch excelle à rejouer à l’envi ces saynètes de salon où les protagonistes sortent le grand jeu pour se jouer la comédie de l’amour et se donner le change dans une pantomime effrénée jusqu’à ce qu’ils succombent à leurs propres frasques et fredaines dans un renoncement alangui.

L’élégance de mise se retrouve dans les dialogues ciselés à l’extrême de Samuel Raphaelson, le scénariste attitré de Lubitsch. Le badinage mondain tombe le masque des fauxsemblants lorsque Gaston s’amourache de la gracieuse et pimpante Mariette Colet (Kay Francis) et que la connivence à deux se mue en relation triangulaire. C’est un triangle amoureux pré-code Hayes que l’on retrouvera inversé dans « Sérénade à trois » réalisé dans la continuité de Haute pègre toujours en 1933. Le film fut réalisé en 28 jours et eut maille à partir en 1934 avec l’administration tatillonne chargée de faire appliquer le code de moralité. Il ne refit surface qu’en 1969 pour finir d’essuyer ses déboires avec la censure comme un retour de manivelle d’un destin contrariant.

Le paradis version Lubitsch ne serait-il pas celui qui permet à la femme du monde, dans la bataille de la vie, de goûter au fruit défendu en croquant la pomme à la place d’Adam ?

 

Distributeur : Splendor Films

Titre original : Trouble in paradise

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Durée : 83 mn


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