Cannes 2016, Jour 10 : Dernier tour de piste


Cannes 2016, Jour 10 : Dernier tour de piste

Dernier jour à Cannes, avec le nouveau Nicolas Winding Refn, film creux à l’imagerie puissante ; et "La Tortue rouge", superbe premier film d’animation.

Article de Jean-Baptiste Viaud



L’enfer de la mode

Film aux images ultra-stylisées passées sous glacis, The Neon Demon est un Nicolas Winding Refn pur jus, qui pousse encore plus avant son désir d’une imagerie pour l’imagerie (et c’est peu de dire qu’elle est belle) mais augmente aussi une sensation de coquille vide : un film qui ne serait qu’objet, un film sur la mode méta au point d’être aussi creux que son sujet. NWR, dont les initiales s’étalent en bas d’écran dans le générique de début, comme pour dire que son nom est désormais une marque, se pose ici en filmeur tout-puissant pour dire une histoire de dévoration par l’image, justement. Soit l’histoire de Jesse (Elle Fanning, formidable), 16 ans tout juste, qui entre par effraction dans l’univers de la mode. On le sait, la mode c’est l’enfer, et elle ne tarde pas à être en compétition farouche avec d’autres filles plus ou moins jeunes (plutôt moins qu’elle) et pour qui “la beauté est tout”. L’une lui dit d’ailleurs que son chirurgien esthétique l’appelle “la femme bionique”, et Jesse de lui répondre : “C’est un compliment ?”

Coincé quelque part entre Mulholland Drive (D. Lynch) et les films expérimentaux de Matthew Barney, The Neon Demon érige la culture publicitaire en art filmique : c’est sa plus grande qualité, car il y a là une réelle acuité du regard sur un univers que NWR considère comme mortifère, tout sublime qu’il est de teintes glacées et lumineuses, entre visions stroboscopiques et lumière blanche clinique. Doublé d’une vision acide de la mode, The Neon Demon a tout d’un film d’horreur dans lequel le narcissisme serait le pire cauchemar, où même l’arrivée d’un jaguar dans une chambre d’hôtel ferait moins peur que le fait de passer le cap des 21 ans, “date de péremption” dans le milieu. Imagerie puissante donc, plans splendides où la perfection est maîtresse et l’incident toujours hors propos : impressionnant d’emblée mais rapidement lassant, car le propos peine à s’élever plus haut qu’une critique cynique mais pas très neuve d’un monde cannibale. A grands renforts de scènes d’anthropophagie et de nécrophilie, The Neon Demon se veut trash et malaisant, mais renvoie surtout à sa propre superficialité : derrière les filtres et les néons clinquants (et vraiment beaux, on le répète), pas grand chose.

 

   

Seuls au monde

La plus belle émotion de ce festival de Cannes sera finalement venu, et c’est peu dire qu’on ne s’y attendait pas, d’un superbe film d’animation présenté dans la section Un certain regard, La Tortue rouge. A travers le périple d’un naufragé sur une île tropicale désertée de toute trace humaine mais peuplée de phoques, tortues et crabes, le premier long de Michael Dudok de Wit, réalisateur d’animation néerlandais, dresse l’air de rien le portrait de la vie d’un homme, entre instinct de survie et résilience. Co-écrit par Dudok de Wit avec Pascale Ferran, La Tortue rouge frappe d’abord par son incroyable maîtrise formelle, où une vision panthéiste de la nature permet des tableaux renversants de beauté, entre lignes claires des séquences diurnes et dessins qu’on pourrait prendre pour du fusain pour les scènes de nuit. Primé à Annecy pour ses courts métrages Le moine et le poisson (1994, également nommé aux Oscars) et Père et fille (Grand Prix du festival en 2000), Dudok de Wit prolonge le motif de ce dernier, qui voyait un père dire au revoir à sa fille. La Tortue rouge en est un peu l’envers, méditation sur le rapport au monde et la fondation d’une famille dans un lieu qui semblait, a priori, le moins à même de permettre de renaître à soi-même.

D’une narration limpide et extrêmement poétique découle un film songeur mais apaisé, qui questionne la notion de résilience pour dire que, même seul au monde, il est possible de se reconstruire et que, en bout de course, on revient toujours à ce qui fait notre fondement. Du côté de l'animisme, sans aucune parole (si ce n’est quelques onomatopées et cris de détresse), La Tortue rouge est un conte métaphorique, où la moindre expression est plus parlante que n’importe quelle ligne de dialogue. Produit par les Studios Ghibli, le film en partage l’extrême douceur et la même foi en une nature omnisciente, portée à incandescence au cours d’une saisissante séquence de tsunami, trauma japonais qui donne ici l’occasion d’un nouveau et ultime départ.

 


Fiche du film


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