Cannes 2013 - Jour 8 : Bleus


Cannes 2013 - Jour 8 : Bleus

Kechiche magnifie Léa Seydoux et Adèle Exarchopoulos dans "La vie d'Adèle" ; un singulier "Swandown" émerge de l'ACID ; Alexander Payne présente "Nebraska", sans George Clooney.

Article de Jean-Baptiste Viaud



Il a fallu acheter un parapluie à un vendeur à la sauvette, hier soir, pour pouvoir tenir la longue file d’attente sous une nouvelle pluie cannoise pour voir La vie d’Adèle – Chapitre 1 et 2 hier soir. On s’est fait avoir en payant 10 euros, il paraît que c’est 5 : tant pis, au moins on a pu assister à la projection, ce qui n’est pas le cas d’une grande partie des festivaliers qui s’étaient agglutinés devant le théâtre Debussy. Ailleurs, la ville commence à se vider, ça sent l’approche de la fin, Cannes en fin de règne. Mais parlons du film.

Filles perdues, cheveux bleus

Le dernier long métrage d’Abdellatif Kechiche faisait 3h07 à la base, le cinéaste s’étant engagé dans un long processus de montage qui semblait ne jamais devoir finir. Frémeaux lui a demandé de réduire d’un quart d’heure, et la version qu’on a vue hier soir, encore sans générique de fin (seul un carton titre de la plus grande sobriété) culmine désormais à 2h55. Et on peut le dire tout de suite, le film est magnifique. Kechiche avait dérouté avec son Vénus Noire, film-monstre glaçant et assez désincarné ; La vie d’Adèle est exactement l’inverse, film fleuve qui relève le pari de dépeindre l’existence d’une jeune femme sur quelques années sans lassitude aucune, à peine un ventre mou en milieu de course qu’on lui pardonne volontiers. C’est un film empathique, chaleureux et totalement habité – il s’agit, d’ailleurs, d’une adaptation de la bande-dessinée de Julie Maroh parue en 2010, Le bleu est une couleur chaude. Soit l’histoire d’Adèle (Adèle Exarchopoulos, vue dans Boxes) et d’Emma (Léa Seydoux), de la rencontre à la séparation. Deux filles différentes – l’une est encore au lycée, en première L, l’autre est en quatrième année aux Beaux-Arts et a les cheveux bleus – qui vont s’aimer, vivre ensemble, puis rompre. Programme quasi établi d’avance, fidèle à la BD si ce n’est pour la fin, que Kechiche a modifiée pour la rendre plus heureuse, en tout cas moins tragique. C’est, en partie, pour cela que le film est si beau : le cinéaste, s’il n’évacue rien (mais rien !) de ce qui fait une relation passionnelle, semble aussi vouloir dire que tout cela n’est pas si grave. Que d’un premier amour (car Adèle a 15 ans), chacun apprend quelque chose et en ressort grandi. Une tentation naturaliste traverse la première moitié du film, sans que jamais cela ne dérange en rien : Kechiche porte un regard admirable sur les années lycées, sur les petites animosités entre potes, sur les garçons qu’on fait souffrir.




La première heure est littéraire, rappelle à elle L’Esquive ; Adèle lit La vie de Marianne, de Marivaux, et aimerait bien que chacun y trouve ce qu’elle y trouve. Plus loin, le film dérive sur l’art, Emma aime Schiele et Klimt, Adèle ne connaît que Picasso. Immense tendresse du réalisateur pour ses personnages : Adèle est larguée face aux discussions d’Emma et de ses amis artistes, jamais cette dernière ne lui fera ressentir pour autant. Au cours de deux scènes de repas, grandioses, Kechiche convoque Annie Ernaux et la honte des parents, quand Adèle et Emma dînent chacune l’une chez l’autre. Chez Adèle, on faît des pâtes, et on insiste sur la nécessité de faire des études « qui débouchent sur quelque chose » ; chez Emma, on se régale d’huîtres et de bon vin, on disserte des tableaux accrochés aux murs. La confrontation aurait pu se faire là, non plus : ni l’un ni l’autre des couples de parents n’est sympathique, les filles ne s’en rapprochent que d’autant. Kechiche les filme, elles et leur entourage, de très près – de bout en bout, aucune image ne cédera à la tentation du plan large, préférant scruter les visages au plus proche, qu’ils rayonnent, qu’ils pleurent ou qu’ils se crispent, lors de scènes de sexes impressionnantes car très étirées dans le temps où, là encore, le cinéaste ne lâche rien. Les corps se frottent, transpirent, la respiration se fait haletante, les doigts pénètrent partout. C’est l’expression de leur désir, un désir fulgurant, et on l’a rarement aussi bien montré. Il y aurait des millions d’autres choses à dire : que Seydoux et Exarchopolous sont remarquables, qu’on espère qu’elles partageront le prix d’interprétation féminine pour leur engagement total ; que Kechiche sait tout filmer, tout dire, que son film se voit aujourd’hui à la lumière du contexte social dans lequel la France évolue, au lendemain de l’approbation par le Conseil Constitutionnel de la loi sur le mariage gay. Ce n’est pas un film politique, et on est sûr qu’il ne l’a même pas pensé comme ça, qu’il voulait simplement raconter cette histoire-là : il n’empêche que Kechiche met le doigt exactement là où il faut et que son cinéma est, toujours, un petit miracle.

Boat-trip

Quelques mots d’un film présenté hier à l’ACID, le seul qu’on ait vu – et en plus, c’était à Paris. Mais voilà ce qu’en dit Mickaël.
Hier a débarqué un drôle de cygne, celui des britanniques Andrew Kötting et Iain Sinclair. L’un est réalisateur et artiste, l’autre écrivain et adepte de la psychogéographie. Tous deux ont entrepris en 2011 la traversée du Sud de l’Angleterre en cygne-pédalo : 230 km de pédalage entre Hasting et Londres sur un véhicule de fête foraine. Une anti-performance sportive gratuite et bouffonne dont le point de départ était la destruction irrationnelle de certains quartiers pour la construction des structures des JO de Londres de 2012 qu’Iain Sinclair évoquait précisément dans l’ouvrage Londres 2012 et autres dérives (2009). Mais Swandown est bien plus que ça et dépasse de loin la seule charge contre le triomphe de l’entertainment sportif. Le film est un voyage, la réalité de ce voyage à travers les paysages anglais soutenu par un commentaire mi-sérieux, mi-ironique. L’inutilité de l’entreprise en fait alors un geste aussi comique que poétique et le voyage devient métaphore : un inventaire des espaces et le prétexte à établir le contact avec les personnes croisées en chemin. Avec des moyens limités et un côté parfois (volontairement) foutraque, Swandown offre des images magnifiques – Kötting possède un sacré sens du cadre –, entre Jonas Mekas et Gus Van Sant, qu’on imagine à merveille accompagnées des mélodies de Vaughan Williams (compositeur britannique qui s’est intéressé de près à la musique folklorique et fervent défenseur d’une société démocratique et égalitaire). Assurément, on en reparle dans quelques mois.

 


Road-trip


Et puis trois lignes, vraiment, sur le Alexander Payne (The Descendants, avec Clooney), parce qu’on a déjà fait beaucoup trop long. Pas de quoi s’extasier de toute façon : non pas que le film soit nul, mais il répond à un tel cahier de charge du road-movie qu’il cesse de passionner assez rapidement. Quelques jolies choses traversent pourtant cette histoire spleenesque d’un fils qui accompagne son père jusque dans le Nebraska pour aller chercher le million de dollars qu’il est persuadé d’avoir gagné. Mais le vieil homme est alcoolique, n’a plus toute sa tête et a en fait reçu une publicité pour des abonnements. Très sundancien, Nebraska est tourné en noir et blanc (dont on ne saisit pas réellement l’intérêt), rassemble tout ce qu’on en attend : touches d’humour vs petites cruautés, peinture réaliste de l’Amérique profonde, visages burinés, tendresse et bravoure des petites gens. Les rapports père-fils sont plutôt fins, certains dialogues très bien écrits, la photo donne des envies d’Ouest Américain. La salle applaudit à tout rompre – la légèreté de l’ensemble étant, somme toute, bienvenue à ce stade du festival.

 



 
 


Fiche du film


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