Le jury longs-métrages, composé de 5 professionnels du cinéma, a décerné cette année son Prix à
Romeos, de Sabine Bernardi. Evocation tragicomique de l'histoire d'amour entre deux garçons dont l'un était auparavant une fille, ce premier film allemand, déjà remarqué à la Berlinale, aborde le sujet du changement de sexe FtM (Female to Male). Là où d'autres œuvres s'étaient déjà penchées sur la vaginoplastie,
Romeos a le mérite d'inverser la tendance en mettant l'accent sur un phénomène rarement illustré au cinéma, par le biais d'une romance adolescente qui ne fera pas date mais devrait sans nul doute trouver son public.
En plus des longs-métrages, plusieurs séries de courts-métrages gays, lesbiens, trans/lesbiens et
queer étaient en compétition, ainsi qu'une sélection de huit documentaires. Petit bémol à ce titre : on s'est étonné de voir une telle division en catégorie courts-métrages, pour un festival ayant pour but avoué d'abattre les frontières entre les genres sexuels et les schémas de pensée.
Mais Chéries-Chéris, c'est tout de même 50 séances uniques pour 50 films atypiques, brassant aussi bien témoignage de femmes transsexuelles des années 70 (
Apparence féminine, 1979) que porno gay testamentaire
(New York City Inferno, 1978), fiction lesbienne à la frontière mexicano-américaine (
Tierra Madre, 2011) que film expérimental à la lisière entre le journal intime et l'ultra-réalisme (
Le Cimetière des mots usés, 2011). De nombreux réalisateurs et invités avaient fait le déplacement, valeur ajoutée certaine à la vision de films pour la plupart difficilement accessibles en dehors du festival.
Et pas n'importe quels invités : l'édition 2011 de Chéries-Chéris s'ouvrait avec la projection très attendue et en première mondiale du deuxième long-métrage de Virginie Despentes,
Bye bye Blondie, adapté de son roman éponyme. Présente en compagnie de ses interprètes, Emmanuelle Béart, Béatrice Dalle et Pascal Greggory, l'auteure-réalisatrice a ouvert les festivités dans une ambiance électrique, sous les hourras de ses nombreux fans. Le film, dont le montage avait été achevé seulement quelques jours auparavant, met en scène Gloria et Frances, amoureuses adolescentes que le destin réunit une vingtaine d'années plus tard. De l'aveu de ses protagonistes,
Bye bye Blondie a eu du mal à se faire, tourné "dans la joie" mais soumis à un certain nombre de contraintes. Le film est ce qu'il est, bourré de petites contrariétés de spectateur, mais ressemble à son auteur : entier, énergique et d'une sincérité absolue. Pas toujours heureux d'un point de vue formel, un peu fauché, il émeut néanmoins grâce à une vraie envie de cinéma et des interprètes au service total de leur personnage. Le film a été très applaudi. On a hâte de le revoir à sa sortie en salle.
Auréolé du Prix du Jury, le premier long de Michaël Dacheux,
Sur le départ, a lui aussi provoqué l'émotion parmi les festivaliers. Plus lo-fi, plus épuré aussi, il aborde également une histoire d'amour sur plusieurs années, entre deux jeunes hommes cette fois-ci, à laquelle l'entrée au conservatoire de Paris de l'un vient mettre un terme. Clarinette et Piano, c'est leurs noms (!), continueront à se voir une fois par an, à Mont-de-Marsan, à la faveur des vacances d'été. Les personnalités s'affinent, la distance se creuse, mais l'affection reste. Michaël Dacheux (qui doit apprécier le travail de Mikaël Hers), signe une romance un brin affectée, trop écrite, mais qui trouve une résonance pour qui a déjà vécu la distance amoureuse.
Mais c'est
New York City Inferno, de Jacques Scandelari, qui a suscité un de nos plus grands émois. Véritable document sociologique, ce porno gay fait office de testament d'une époque : on y découvre, caméra à l'épaule, les sex-clubs new-yorkais de la fin des années 1970. Tout le monde n'avait qu'une chose en tête, le sexe ; les gays découvraient une liberté du corps totale, s'adonnaient au SM sur la musique des Village People, ne savaient pas encore que leurs partouzes étaient l'antichambre de l'enfer qui surviendrait à peine quelques années plus tard, le Sida. Le chef-opérateur du film, François About, était pésent à l'issue de la séance pour raconter avec passion la manière dont il tournait : "en moins d'une semaine, caméra à l'épaule, se frayant un chemin entre les bites et les cages". Pionnier de l'âge d'or du cinéma porno gay en France, il tourna notamment avec Maurice Pialat et Jean Genet, qui le choisit nommément pour réaliser un documentaire sur lui. Une seule copie du film existant encore à ce jour, c'est abîmé et vieilli que
New York City Inferno nous est parvenu. Et avec lui, le sentiment d'avoir assisté à une expérience rare de cinéma.
Présenté hors compétition, le documentaire
Des jeunes gens mödernes (Jérôme de Missolz) est un objet de cinéma assez original et décalé pour justifier sa place dans la programmation du festival. Rien à voir avec les genres sexués, le film travaille un tout autre mélange des genres : entre fiction et documentaire, passé et présent, jour et nuit,
Des jeunes gens mödernes tente de rendre compte d'une brêve épopée musicale et artistique française. La période post-punk,
cold et
new wave, qui durera de 1978 à 1983. On croise Lio, Etienne Daho, Edwige (muse et compagne de Wharhol), Jacno, les Rita Mitsouko, certains racontant l'époque et d'autres seulement sur images d'archives. Tout se mélange, le passé musical exhumé, les images TV d'époque, et certains revenants, comme Yves Adrien, critique musical et théoricien de la période, qui tient lieu de grand narrateur halluciné. A ses côtés, le présent, et son regard critique, incarné par les jeunes parisiens de la revue
Entrisme. Ils sont les autres fils conducteurs de cette quête du passé créatif, n'hésitant pas à s'envoler vers New York ou Hong-Kong pour dénicher les vestiges de l'
underground new-yorkais ou flairer les nouveaux avant-gardistes asiatiques. Entre hommage amoureux à la période, distance critique rigolarde, expérimentation formelle et beaux moments d'émotion, le film embrasse tout son sujet, avec fouilli et créativité, rendant un bien bel hommage à ces jeunes gens mödernes.
La présence de ce film hors-compétition, ainsi que les sections Documentaire en compétion et Patrimoine ont témoigné d'une audace et d'une diversité véritablement appréciables, puisque s'y croisaient un film de Guy Maddin (
Little White Cloud That Cried, 2009) en hommage au performer Jack Smith,
La Rumeur (1961) de William Wyler ou encore un documentaire sur la vie de Werner Schroeter (
Mondo Lux- L'univers visuel de Werner Schroeter, 2011), offrant au spectateur un vrai choix thématique.
Ainsi, depuis plus de 15 ans, le festival Chéries/Chéris interroge les formes et les genres, propose des débats, montre des films introuvables, en présente d'autres en exclusivité, prouve que le cinéma est aussi bien témoin d'une époque qu'outil de l'intime, et ne cesse de se placer du côté de toutes les différences.
Palmarès complet visible sur le site de Chéries/Chéris (ainsi que l'impayable clip du festival, à ne pas manquer !)
http://cheries-cheris.com/index.html