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Europe 51

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Lion d’Or à Venise en 1952, « Europe 51 » est une parabole mystique, une quête spirituelle où l’héroïne transcende sa condition bourgeoise pour combler la perte douloureuse de son fils. Un mélodrame édifiant en version restaurée.

« La sainteté me fait frémir, cette ingérence dans les malheurs d’autrui, cette barbarie de la charité, cette pitié sans scrupules. » Cioran

Une quête spirituelle vers la rédemption

Irene Girard (Ingrid Bergman) est une américaine expatriée de la haute société et son fils Michele un enfant du Blitz. Georges, le père, (Alexander Knox) se révèle être un homme d’affaires diplomate distant et qui décourage toute familiarité. Nanti, le couple vit en marge dans la Rome béante de l’après-guerre de la reconstruction. Il délaisse leur enfant doté d’une sensibilité extrême. A la faveur d’une réception, ce dernier fait une chute délibérée dans les escaliers pour attirer l’attention sur lui. Il meurt des suites d’une embolie causée par un caillot. Anéantie de douleur, Irène se lance alors dans une quête spirituelle vers une rédemption de sa faute d’inattention qui la conduira à délaisser son couple et ses obligations mondaines.

En Italie et depuis l’instauration de la république en 1948, un gouvernement de démocratie chrétienne sous la houlette de De Gasperi préside aux destinées du pays. D’inspiration évangélique, il prône l’aide aux plus démunis.

 

 

Parabole mystique et pélerinage métaphysique

Roberto Rosselini n’a jamais été un catholique fervent ou seulement pratiquant. Pour autant, il éprouve un profond attachement envers les enseignements éthiques de l’Église tout en se montrant fasciné par le sentiment religieux trop souvent ignoré dans le monde matérialiste. Il signera les « onze fioretti de Saint François » en 1951 délivrant un message limpide de spiritualité et d’humilité. Or, le manque de foi spirituelle est symptomatique de la période d’après-guerre. La reconquête industrielle et l’expansion économique sont propices à porter à la vertu, à la piété. Toujours en prise avec son temps et provocateur, le père du néo-réalisme va plonger dans une parabole mystique l’archétypale actrice
de Casablanca, Ingrid Bergman, avec laquelle il partage une relation extra-maritale que les médias de l’époque jugent sulfureuse aussi bien aux Etats-unis qu’en terre transalpine.

Dans une Italie agonisante, en ruines et délabrée tant physiquement que moralement, l’irruption de la ville réelle dans le cinéma néo-réaliste accrédite l’authenticité des histoires racontées. Dans Europe 51, Rome est montrée en pleine réédification industrielle comme la toile de fond sur laquelle vient s’impressionner les destins existentiels individuels, les drames des hommes et des femmes qui relèvent le menton. Rosselini comme Antonioni filment le boom urbanistique aussi bien que la permanence des stigmates de la guerre dans les quartiers précaires où règnent l’angoisse existentielle, les grèves, la misère sociale.

A l’exemple d’une Europe profondément déchirée et meurtrie, Europe 51 reflète cet état d’hébétude et de sidération au lendemain de la seconde guerre mondiale et Rome est plus que jamais une « ville ouverte » qui panse ses plaies. Un brin opportuniste et manipulateur, Rosselini montre une conversion presque une transfiguration de sa protagoniste au fur à mesure que progresse le film. Eperonnée par le journaliste marxiste Andréa (Ettore Giannini), Irène va vivre une crise mystique parallèlement à sa crise de couple. Ingrid Bergman fait écho à son rôle de Jeanne d’Arc de 1948 à qui l’on réserve le bûcher.

Hérétique par ses actions de généreuse bienfaitrice, elle ne rencontre que l’incrédulité de ses accusateurs face à l’adulation des récipiendaires de ses bonnes actions. Sa métamorphose est subjuguante. C’est le miracle du christianisme appréhendé comme une force bénéfique. Elle emprunte le visage de martyre de Jeanne à travers les barreaux de l’institution psychiatrique dans laquelle sa famille l’a fait enfermée. Filmée sans make-up, Ingrid Bergman est lumineusement charismatique et apparaît comme la muse confite en dévotion de Rosselini.

Et dans le même temps, le film recourt aux ressorts mélodramatiques éculés qui pourraient passer pour une sentimentalité écœurante si ils n’étaient tournés dans le décor naturel de cette ville de Rome dévastée.

 

 

La foi déplace les montagnes

Déchirée entre le libéralisme étriqué de son mari et la rhétorique marxiste du journaliste socialiste prêchant en faveur d’une « conscience sociale », Irène choisit une troisième voie, spirituelle celle-là, même si sa position altruiste et dépourvue d’ego est rejetée par un représentant de l’église qui considère que son désintéressement chrétien ne doit pas lui faire oublier ses prérogatives de femme mariée. Coup sur coup et dans un enchaînement « providentiel », elle pourvoit aux soins vitaux d’un enfant auprès d’une famille déshéritée, procure un travail à une sémillante mère courage flanquée d’une marmaille, porte assistance à une prostituée tuberculeuse mourante, vient au secours d’une famille en détresse à cause d’un fils délinquant comme si, telle Mère Thérésa, elle éprouvait le besoin d’endosser à elle-seule toute la misère du monde.

 

 

Dans une église, Irène vit une illumination spirituelle intense comme la philosophe Simone Weil dont s’inspire le personnage à Assise où quelque chose de plus fort qu’elle l’oblige à se mettre à genoux. Comme elle, elle est douée d’une extraordinaire sensibilité participative à la misère du monde et d’une infinie compassion pour ceux qui souffrent. Son militantisme acharné en faveur des plus démunis la conduit à expérimenter le travail à la chaîne. Rosselini filme son héroïne dans l’enceinte réelle d’une usine, le regard éperdument plongé dans sa tâche répétitive. Il semble qu’Ingrid Bergman vive de l’intérieur cette confrontation avec les petites mains laborieuses de l’usine que Rosselini filme par endroits comme une sorte de « métropolis » selon des contre-plongées paralysantes ou des angles insolites qui l’a fait apparaître comme une hydre tentaculaire écrasante.

« La foi soulève les montagnes » et quand vous tentez de vivre selon les valeurs que tout un chacun a pratiquées du bout des lèvres, vous vous exposez à passer pour un fou. C’est ce cheminement ordalique que vit Irène. A la star Ingrid Bergman est assigné le rôle d’une sainte moderne qui vit une crucifixion masochiste.

 

Restaurer la moralité chrétienne

Europe 51 pose le dilemme de l’unification européenne à travers le cas isolé de l’Italie. Le pays veut restaurer la moralité de la démocratie chrétienne après l’immoralité fasciste. L’héroïne traîne son désenchantement dans une ville dévastée. Elle est une citoyenne sans frontière qui porte en elle la force bienfaisante et la béatitude au milieu du chaos. Elle fait oeuvre de charité exploratoire. Elle ouvre les yeux sur l’aspect asservissant du travail et ne voit pas en quoi il ennoblit l’homme : tu gagneras ton pain à la sueur de ton front. Rosselini montre le cheminement d’une conscience réformatrice qui se métamorphose en figure sacrificielle.

Après Allemagne année zéro, le cinéaste de Paisa tente encore d’exorciser le suicide de son fils Romano à travers le personnage de Michele qui est la victime désignée d’un milieu grand bourgeois étouffant. Irène est une émanation allégorique de l’Europe de la guerre froide, de cette civilisation qui parcourt son champ de ruines pour découvrir en désespoir de cause qu’elle ne pourra jamais revenir aux choses telles qu’elles préexistaient auparavant. Ses actes lui sont dictés par la haine d’elle-même, la culpabilité et le ressentiment de son statut et de ses actions passées qu’elle annihile par le plaisir qu’elle retire de sa résilience. Son empathie compassionnelle est associée à la maladie mentale que ses proches lui prêtent. La fin reste ouverte qui pose la question de savoir si Irène est une folle ou une missionnaire.

 

Tamasa Distributeur

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Durée : 113 mn


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