Naissance du projet
J’avais écrit un scénario en 1961, qui s’appelait La Saga des Baronnie, que m’avait commandé le cinéaste Edgard Ulmer, qui voulait le produire. Mais il bluffait, car il n’avait pas les moyens de lancer la production du film. C’est donc resté en rade. Un jour, Richard Copans des Films d’ici me demande de lui soumettre un projet de long-métrage documentaire. Je me suis dit que je pourrais reprendre une toute petite partie des Baronnie en axant uniquement sur la folie et en limitant à des exemples précis tirés de la réalité vécue ou connue. C’est devenu La Terre de la folie.
De plus, dans mon cas, j’ai bien vu que les films qui marchent le mieux sont des documentaires par rapport aux films de fictions. Et ça m’a paru une bonne optique commerciale de rester dans le documentaire.
J’avais fait des fictions avant : c’est bien de changer car on ne s’adresse pas aux mêmes interlocuteurs. Il y a quatre possibilités : fiction, documentaire, long et court. On vogue de l’un à l’autre. Et puis, de temps en temps, j’écris aussi un livre sur le cinéma. Donc, ça varie et on s’ennuie moins qu’en prenant toujours les mêmes normes.
J’avais aussi retrouvé, en venant présenter un film en 2005 dans la région, à Aubenas, un exposé dans un vieux journal, de toute l’histoire de mon cousin. J’ai fait une enquête supplémentaire en tenant compte de tout ce que je savais de la région, ainsi qu’une analyse un peu plus rationnelle en alignant les cas intéressants.
Les témoignages
Sur Digne, où le boucher avait tué sa femme, j’ai pu avoir des avis contraires sur des affaires. Comme c’est une très grande ville, il était facile d’avoir plusieurs avis. Beaucoup donnent des commentaires sur des affaires vécues ou dont ils ont entendu parler. Il y a aussi quelques personnes qui ont une approche en diagonale. J’ai moi-même une approche un peu en oblique. Ça m’intéressait de changer, mais presque tous apportent quelques éléments à leur façon…
Le comique
Le comique est inclus dans les affaires, parce qu’il y en a tellement que cette accumulation provoque chez le spectateur une réaction. Ça lui permet d’être un peu à côté. On a besoin de distance et d’un appel d’air. Souvent, quand on raconte une histoire comme ça, on en rigole. Pas seulement à cause de l’accumulation, mais les meurtres sont tellement extravagants qu’on ne pourrait même pas les imaginer. C’est une sorte de défoulement naturel, que j’ai effectivement parfois cherché à amplifier. La tragédie et la comédie sont intimement liés et de grands films comiques se sont fait sur des actions tragiques, comme Le Dictateur de Chaplin. Ça rend l’approche plus facile, mais en même temps, l’arrivée du comique sur le tragique fait encore mieux ressortir le tragique. Il y a un choc explosif entre les deux.
Plus il y a de drames, plus il faut qu’il y ait quelque chose en contrepoids. On lie les extrêmes dans la vie. L’exemple typique est l’Eros et le Thanatos, la Vie et la Mort. C’est donc une voie intéressante à creuser, faire des films comiques sur des événements tragiques. Comme j’aime beaucoup Chaplin, qui n’a fait que ça tout au long de sa carrière, j’essaie d’être dans sa lignée.
Le macrocosme
On voit dans le film une partie de l’humanité avec des gens très divers. C’est surtout leurs réactions qui reflètent celles d’un ensemble de personnes plus vaste. Il y a un côté très humain dans cette galerie de personnages. Pas que les fous d’ailleurs. Mais les gens normaux, qui ont souvent à mon sens un grain de folie qui transparait à certains détails ou obsessions.
C’est une des facettes de la région que je filme. Ce n’est pas la seule, mais c’est celle à laquelle je consacre ce film. Si on se borne à un territoire limité, on peut exprimer plusieurs choses. Ce n’est pas la peine d’être cosmopolite : l’universel est souvent contenu dans le particulier.
L’oubli
J’ai des remords sur ce film, je n’ai pas parlé des crimes de Joël Gaillard qui a défrayé la chronique au mois de décembre 2008. Il s’était évadé de l’hôpital psy de Marseille et a été repris quelques jours après. Il avait essayé de tuer le gardien d’un ranch dans des circonstances étranges. Il avait aussi tué le compagnon octogénaire de sa grand-mère. Ça manque au film… J’ai fait une petite erreur car il est à la frontière du Pentagone (ndlr : Luc Moullet trace dans le film un Pentagone de la folie, qui délimite le territoire dans lequel les meurtres ont lieu dans la région des Alpes). Il faut que je le monte au Nord de deux où trois kilomètres… Car si l’homme a commis sont meurtre un peu au Nord du territoire, il est tout de même né dans le Pentagone ! En même temps, ça s’élargie beaucoup car il y a des gens qui sont originaires de là qui se transportent vers le Nord et continuent à avoir des réactions assez semblables aux personnages qu’on voit là…
King Vidor
Je discutais pendant le tournage avec mon interlocutrice. Je lui parlais lors de cette discussion un peu mondaine de l’assassinat en 1923 de William Desmond Taylor, le réalisateur, à Hollywood. On n’a pas trouvé le meurtrier. Mais 44 ans après, King Vidor fait une enquête et découvre que c’est sa belle mère qui l’a tué ! Mais bon, je savais bien que je n’allais pas résoudre un meurtre à moi tout seul. Mais c’est venue dans le cours de la conversation, qui était un peu à bâtons rompus. Je n’envisageais pas de garder cela dans le montage final, mais mon monteur a trouvé ça très bien et l’a rajouté. Et comme tout le monde a trouvé ça bien, je l’ai gardé. Je fais souvent des projections test, et quand mon audience aime certaines choses, je les garde, quand elle n’aime pas, je les coupe.
Antonietta Pizorno, la femme de Luc Moullet, qui intervient à la fin de La terre de la folie pour lui montrer les incohérences de sa démonstration, prend alors la parole.
A.P. : Tu mens !
L.M. : Ben oui, des fois… Mais quand est-ce que je mens ? Il faudrait préciser.
A.P. : Tu demandes à l’équipe ce qu’elle pense, mais tu n’écoutes personne sauf toi ! Ou tu écoutes peut être, mais tu fais ce que tu veux !
L.M. : Mais non, non, pas du tout… Au tournage, c’est comme à la maison, je fais pas ce que je veux. Je suis un peu débonnaire et je me laisse beaucoup influencer…
A.P. : Ah là, tout le monde est convaincu avec moi que tu mens ! Quelle mauvaise foi…
L.M. : C’est une bonne conclusion, non ?
Propos recueillis le 30/05/2009 à l’issu de la projection de La Terre de la folie au Centre Georges Pompidou.
