Boudjema Karèche = Quand le peuple va au cinéma, c’est pour se sentir beau, pour se sentir intelligent !

Boudjema Karèche = Quand le peuple va au cinéma, c’est pour se sentir beau, pour se sentir intelligent !

Il a toujours sa casquette de marin. Ses cheveux blancs ont poussé. Toujours ce regard au scalpel. Boudjema Karèche fut le directeur de la Cinémathèque durant 30 ans. Le Panorama lui fait les yeux doux et nous en profitons pour lui demander quelques nouvelles d'Alger, du cinéma et des mots...


Article de Samir Ardjoum


Boudjema Karèche : Je ne suis plus dans le cinéma. Depuis 5 ans, depuis ma retraite. Je ne sors plus de chez moi. J’écris maintenant. J’aime cela. Mais le cinéma, c’est autre chose maintenant. Par exemple, un film tel que Les Carabiniers de Godard, je ne le regarde plus aussi souvent ou alors avec mon fils qui lui à une lecture encore plus intéressante que la mienne sur Godard. Il apprécie tout particulièrement son intelligence. Il a dix-huit ans et il adore Les Carabiniers.


Comment faire aimer un film de Godard à un adolescent ?

Il ne faut surtout pas leur dire : Regarde cela ou lis cela. Jamais ! Moi, le mien, il a commencé avec Le Petit soldat. Un jour, je ne sais plus par quel concours de circonstance, j’ai été amené à lui montrer ce film qui traitait de l’OAS, de la Guerre d’Algérie et de la torture . J’avais vendu ce film en lui disant qu’il avait été interdit en France et en Algérie . Nous l’avons vu à la Cinémathèque et au bout de quelques dizaines de minutes, il s’est barré pour aller acheter je-ne-sais-quoi. Mais au fil des jours, des mois, il l’a revu progressivement jusqu’à ce qu’il le connaisse par cœur. Il l’avait aimé et personne ne lui avait obligé de le regarder. Pour moi, le cinéma c’est l’écran. Ce serait mieux que nous voyons un film ensemble au lieu de se parler. Je préfère cela et rien d’autre. Moi, j’ai toujours vu un film par jour, deux quand je me sentais bien. Le seul élément qui pousse à voir un film, c’est le film.


Oui, mais il faut un passeur ?

Oui et non ! Le cinéma est un art populaire. Le peuple veut voir autre chose que son quotidien. Il veut ressembler aux héros de l’écran. Moi, Le Petit soldat, c’est Anna Karina, ce n’est pas autre chose. Quand le peuple va au cinéma, c’est pour se sentir beau, pour se sentir intelligent. Moi, je peux convaincre des gens comme vous, des cinéphiles d’aller voir tels films. J’aurais plus de difficulté avec les gens du peuple. C’est à eux de choisir. Comme je le disais il y a quelques minutes, c’est le film qui te pousse à voir, c’est le livre qui te pousse à lire. Rien d’autre !


C’est pour cette raison que les salles de la Cinémathèque sont restées ouvertes lors de la guerre civile ?

Oui entre autre, même si le cinéma eut du mal à rivaliser avec la Télévision qui en est sorti victorieuse. La bêtise a gagné dans ce monde. 90% des films montrés à la TV sont honteux. Je pleure pour ces cinéastes qui n’ont aucune foi. Là, je viens d’apprendre la sélection cannoise. C’est une blague ? Si j’avais su cela il y a une trentaine d’années, jamais j’aurais travaillé dans ce milieu.


Pourquoi selon vous il n’y a aucun film africain à Cannes

Mais c’est l’Afrique qui n’existe plus ! En 1996, une journaliste du Monde est venu sur Alger un matin pour m’interviewer. Elle m’a posé cette question tragique : « Boudj, que faire pour sauver le cinéma ? » Attends deux secondes, pour sauver le cinéma algérien, il faut d’abord sauver les Algériens. N’oublie pas, nous sommes en 1996 et c’est le terrorisme au quotidien. A l’époque, il y avait 200 morts tous les jours et cela en devenait banal. C’était incroyable. Bref, Cannes, Venise, Berlin, rien, pas une seule image provenant d’Afrique. C’est honteux. On préfère annoncer des évènements liés à l’Afrique que les montrait en chair et en os ! Me concernant, c’est l’éducation qui m’a poussé vers le cinéma. Je devais normalement enseigner et j’ai rencontré le cinéma. Cela me fait penser à une phrase de Juliette Greco : « Après la guerre, entre 1945 et 1950, il y avait quelques profs de lycée qui enseignait à une dizaines d’élèves. Pas plus ! » Et bien, c’est dans ce sens que j’ai travaillé pour le cinéma. En 1969, j'avais remarqué qu'il y avait quelques films qui transmettaient des mots forts à quelques spectateurs tels que "liberté", "courage" ou "solidarité".  C'est pour cela que je suis parti dans le cinéma. Aujourd'hui, j'ai honte. Mais tu sais, cela va beaucoup plus loin. Tu me parles de cinéma en Afrique, mais n'oublions pas que le problème réside ailleurs. Aujourd'hui, il y a de nombreux investissements dans ce continent. Tous veulent un lopin de la Terre africaine. Quand l'Africain vend ses Terres, elle vend aussi son cinéma. Lisez le Monde, aujourd'hui en Afrique il y a je-ne-sais combien de gosses qui crèvent du paludisme alors que c'est guérissable rapidement. Donc quand tu me dis "problème du cinéma africain", je te dis "problème en Afrique" ! Moi, l'intelligence je la trouve dans les films de Godard ou de Bresson. Aujourd'hui, j'ai du mal !


Deux films algériens sont sortis récemment en France : Inland de Tariq Teguia et Mascarades de Lyes Salem. On a beaucoup parlé de renouvellement du cinéma algérien...

Non, c'est faux ! Bon ces deux films reflètent peut-être la situation sociale en Algérie. Mais si tu me dis "renouvellement du cinéma algérien", cela signifie que l'Algérie se porte bien ? Ecoute, aujourd'hui pas un jeune veut vivre dans ce pays ! C'est cela le drame. Moi, j'ai toujours affirmé que la nationalité du film rejoint celle du réalisateur et ce dans sa dimension culturelle. Il y avait un directeur du CAAIC (Centre algérien pour l'Art et l'Industrie Cinématographique) qui adorait les sondages. Quand un film était en projet, il le référençait en tant que film de l'année N. Puis lorsque le film était en tournage, il le référençait pour l'année N+1 et enfin quand le film était en postproduction, il le plaçait dans l'année N+2. Pour les statistiques, il y avait trois films ! Mascarades est un film français ne serait-ce que par sa dimension de production, par sa mentalité...Ecoutez, aujourd'hui il n'y a que 3 salles de cinéma dans toute l'Algérie ! On parle de quoi, quel renouvellement ! Rachid Bouchareb va à Berlin avec London River. Je l'aime bien, c'est un bon pote. Je l'ai connu lorsqu'il réalisait Baton Rouge il y a des années de cela. Je me suis empressé de le clamer partout que ce film était algérien et  jusqu'au bout des ongles. Alors que ce mec de banlieue n'avait rien avoir avec l'Algérie hormis ses origines. Baton rouge, quand les gosses montrent leur passeport vert, tout est dit et c'est merveilleux. Il y a une mentalité, quelque chose qui relève de la pensée algérienne. Aujourd'hui, il va voir les autorités pour leur demander de concourir à Berlin sous les couleurs algériennes tout simplement car la France lui a refusé ce "privilège". A quoi on joue ? Dès qu'il y a triche, on balaie ! London River, film algérien !!! Un autre exemple de l'identité algérienne. Lors de conférence, il m'arrive de montrer un livre, Nedjma de Kateb Yacine aux Editions Le Seuil. Généralement, les gens dans l'assistance reconnaissent le titre ainsi que l'auteur. Et bien évidemment tous scandent que c'est un livre algérien. Et bien non ! C'est français, c'est Le Seuil qui en a les droits. Interdiction de le tirer en Algérie. Tu y crois cela ! Et bien moi, je dis Nedjma est algérien. Autre exemple, Z de Costa Gavras. C'est un film produit et tourné en Algérie. D'ailleurs, j'ai honte pour le cinéaste qui est tout sauf antipathique mais qui oublie de préciser que l'Algérie a beaucoup contribué pour la réussite de son film. Bref, quelle est l"identité de Z ?


Algérien ?

Perdu ! C'est une oeuvre grecque. Toute la Grèce se retrouve dans ce film. Tout ! Revoyez-le ! Tout est dans l'âme ! On ne pourra jamais tricher avec le cinéma. Le vrai apparait quoiqu'il arrive. Pourquoi nous ne rencontrons pas ce genre de tricherie dans la peinture, dans la littérature ou dans la musique ? Le cinéma est encore un art naissant, il en est réduit malheureusement à quelques bribes. Il est encore balbutiant. Si vous souhaitez du Chaplin ou du Keaton, regardez la TV. Je suis venu au Panorama parce que je suis sûr d'y trouver du cinéma. Le reste, c'est du bluff ! Lyes Salem dit que Mascarades est un film pour les algériens, alors que personne ne l'a vu au pays. Le cinéma, c'est tout de même complexe. Je viens de voir un ami qui m'a raconté ses problèmes personnels. Pour moi c'était du cinéma, c'est-à-dire de l'intelligence qui émanait de cette échange. Voilà comment je vois les choses. Comment pousser un être humain à caresser son intelligence, telle est la clé du cinéma. Tout le quotidien est envahi par le cinéma. 
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