Rencontre avec Christian Dura


Rencontre avec Christian Dura

Christian Dura… Un cv à faire pâlir la plupart d’entre nous… Petit portrait – forcément a minima, fait d’anecdotes – de cet auteur, metteur en scène, réalisateur, directeur artistique… de cet homme qui fait vivre la langue française, sait créer des ambiances… Christian est la preuve qu’il n’est pas de lumière possible sans « homme de l’ombre »


Article de Sonia Dechamps



Au départ… des rencontres sur des tournages
 
« J’ai eu des bases différentes. Au lieu de ne faire qu’une chose, à chaque fois que je rencontrais quelqu’un sur un projet, j’avais envie de faire autre chose. Comme j’avais ce don… Après c’est énormément de travail, de recherches ; de travail sur le tas, d’acceptation de ne pas être le meilleur au début etc... J’ai été très vite. Maintenant, je vois les gens qui mettent dix ou quinze ans… J’ai été très vite, d’année en année, or j’ai démarré surtout en observant. Aujourd’hui encore, je me remets en question ; quand je démarre quelque chose, je repars à zéro.

On apprend tout en sachant ce qu’ont fait les autres, après on a son style, mais on apprend d’abord. C’est terrible de voir des gens qui se lancent… comme ça.

Tout le monde a besoin d’apprendre. Aujourd’hui, comme c’est produit par la télévision - qui a besoin de programmes - ce n’est pas aussi grave qu’à l’époque où je faisais du cinéma, où il n’y avait que des producteurs privés qui en faisaient. On était libre de faire du cinéma, alors que maintenant, on fait de la télé. Il y a peu de film « de cinéma ». Dans Le héros de la famille, par exemple, il y a des mouvements de caméra, avec des baies… Ce n’est pas pour la télévision, où il faut que l’on voit les têtes. Alors on ne fait plus de plans, plus de travelling, plus rien. Pour la télévision, la plupart du temps, on fait du champ/ contre champ… Ce sont d’autres façons de faire, une autre génération. De la même façon, on a dû choquer en faisant la Nouvelle Vague, alors que l’habitude était celle du théâtre filmé à la Guitry… On verra où cela nous mène... »
 

Comédien ?

« J’ai fait des petits trucs dans des films, un apport parce qu’il n’y avait personne ou bien que cela allait plus vite, mais je sais que je ne suis pas comédien. Maintenant on a tendance à tout mélanger. A priori, ma génération, on apprenait, on faisait ce que l’on savait faire. Moi, je savais bien écrire et je savais bien diriger les gens. Au fur et à mesure, j’ai appris à diriger les acteurs - et même au théâtre, puisque j’ai fait Avignon. J’ai fait de grandes choses au théâtre et j’ai écrit quelques pièces. »


Ne pas traduire, ne pas trahir !

« Il y a eu une espèce de colonne vertébrale dans mon parcours, qui a été le doublage, mais j’ai eu la chance de ne faire que du « grand » doublage. Je n’en fais quasiment plus, à part Les Simpsons, parce que, justement, il n’y a plus de grands doublages. Je fais encore quelques Spielberg - parce que je les ai tous faits – mais cela va peut-être changer, je ne vais peut être pas faire le prochain. Le doublage est un milieu très intéressant.

Un des grands trucs de doublage, ça a quand même été d’écrire les dialogues français de Titanic… Il s’agit tout de même du film qui a fait le plus de spectateurs. J’ai fait également toutes les Planète des singes, Alien, Blade Runner, les grands Ridley Scott… Il y a eu Gladiator, qui a été un travail très intéressant, même si ce n’est pas du direct, même si l’on n’est pas directement à la création. Cela a été particulièrement intéressant parce qu’il s’agissait de trouver un langage de l’époque qui donne, en même temps, ce que voulais Ridley Scott à l’intérieur de ce film. Sans oublier ces acteurs extraordinaires, comme Joaquim Phoenix. Voilà… ça c’est un travail formidable ! De temps en temps, il y en a encore comme cela. Sur les Spielberg, j’ai « l’esprit » de ses dialogues et cela, c’est tout de même une certaine façon de faire…

Il faut ne jamais trahir et, en même temps, ne jamais traduire. C’est la règle. Ne jamais traduire, parce qu’il n’y a pas une traduction qui peut être exactement ce que l’autre langue veut, et ne jamais trahir. Il y a pas mal d’adaptateurs qui trahissent, qui réinventent quelque chose à leur façon.

Dans Les Simpsons, par exemple - je ne les ai pas tous écrit, loin de la, j’ai eu trois dialoguistes qui ont écrit – j’ai donné un style. Il faut ne pas trahir ,mais ne pas non plus aller trop loin. J’ai vu quelques doublages de dessins animés où l’on mettait des mots extrêmement orduriers, qui n’y étaient pas en anglais, ce n’est pas la peine. A l’inverse, il arrive qu’on affadisse parce-que les personnages disent « fuck fuck fuck » et qu’on ne veut pas le retranscrire, il ne faut pas. A partir du moment où il y a une œuvre, il faut que dans les autres langues, on retrouve la même chose. Il ne faut ni être trop vulgaire ou grossier, ni ne pas l’être assez.

Le film en version originale, à la première vision, même en comprenant, vous n’êtes pas au point de tout ressentir. Si le doublage est mal fait, il vaut mieux le voir en version originale. Mais il aurait fallu qu’à l’époque le pouvoir ne laisse pas brader ce métier. Il est la base de notre langue et personne ne l’avait compris. La langue perd à cause du doublage. Quand c’est bien fait, il vaut mieux voir le film doublé parce que vous le ressentez tel que l’auteur a voulu le faire… du début à la fin, avec toutes les nuances, les rires et les émotions.

Kagemusha a été le premier doublage d’un film japonais. On ne voyait les films japonais qu’en cinémathèques le public était très restreint. Kagemusha a été un évènement, avec sa palme d’or... Je l’ai doublé et on se disait : « il ne va jamais y arriver ». A chaque fois qu’un japonais faisait une affirmation, il faisait non de la tête et à chaque fois qu’il faisait une négation, oui ; le contraire exact du français. Pendant un mois, je me suis dit que jamais je n’y arriverais, mais c’était la seule solution pour qu’il y ait un public… sinon ,cela aurait été les 3 000 en cinémathèque, comme d’habitude. Le film a fait 800 000 entrées... L’idée que j’ai eue a été de faire les questions négatives… La façon de mettre du français dans une bouche qui est japonaise, c’est quelques chose d’inouï.

J’ai fait onze Almodovar... L’espagnol présente des difficultés énormes. J’adorais ce que ce réalisateur faisait, mais cela a été très difficile. Je mettais beaucoup plus de temps qu’avec un film américain. En espagnol, rien ne correspond au français, tout est rallongé de quelque chose sur tous les mots. Si vous mettez – comme c’est souvent fait – « fondamentalement » pour « fondamentalmente », ça n’est pas synchrone... Il faut trouver comment faire, c’est un boulot énorme. L’anglais se prête beaucoup mieux au doublage, car c’est souvent plus concis que le français, on remplit donc toujours les bouches. Le russe, c’est épouvantable.

Il faut garder plus que l’esprit, la signification de la phrase. Par exemple, « it stinks », certains pouvaient traduire par « ça pue » alors que cela ne veut pas du tout dire ça. C’est une expression. Les traductions qui sont diffusées par la télévision font que les jeunes parlent « doublage ». « J’veux dire », ce n’est pas français et pourquoi on l’entend ? Parce-que c’est de cette façon que l’on a souvent traduit « I mean »… La langue française a changé avec des mots français qui sont des traductions de mots anglais. Je ne parle pas ici de mots anglais qui incorporent la langue, ça c’est l’enrichissement d’une langue avec d’autres mots, je parle de la déformation de la langue par la mauvaise traduction de l’anglais de doublage de séries de télévision. C’est dommage... on a bousillé la langue française non pas en mettant des mots anglais, mais en changeant notre façon de parler français à cause de l’anglais. Quand on a 5-6 ans et que l’on regarde la télévision, on répète ce que l’on entend…

Avant, il y avait plusieurs corps de métiers : un détecteur qui détectait l’anglais pour le mettre sur une bande mère, un calligraphe qui, avec de l’encre de chine, écrivait la traduction et donnait le rythme de la phrase, le dactylographe qui faisait que le texte était dactylographié pour être mis sur papier, corrigé, lu par le directeur artistique… Au milieu de tout cela, il y avait l’auteur, qui écrivait l’adaptation des dialogues. Les premiers qui ont commencé à être sous payés, pour le tiers du paiement de l’auteur, ils faisaient cela sur un ordinateur : ils recevaient l’image et avec cette image, ils traduisaient (et traduisent) en dessous au fur et à mesure, mot à mot, en tapant eux-mêmes le texte, qui lui va être transcrit sur l’écran pour les comédiens et qu’il suffira de tirer si l’on veut le texte. Cela revient à trois métiers abandonnés, quatre réduits en un seul, pour le tiers du prix. Donc on ne peut pas demander à avoir la même qualité. Ce n’est pas un problème de qualité des personnes.

Le doublage, c’est musical. Tous les grands doubleurs sont des musiciens. Il faut savoir repérer le tempo, le rythme, le débit de la voix de la personne… Tout cela se met sur une bande… maintenant, on n’a plus rien.

Pour Les Simpsons, j’ai eu cette chance que l’on ait continué à me payer pour ces différents métiers, c’est inouï. »


Un comédien, pas une « voix »

« Il faut faire très attention, faire la différence. Les " voix ", ce sont des voix off, pour la pub ou la radio. Un comédien, dans le doublage, doit être doublé par un comédien. Quand le comédien a une émotion, il faut que le comédien du doublage ait une émotion. C’est du rire ou une émotion par le jeu. Très souvent, on dit : « C’est la voix ! » Non, c’est le comédien qui réussi à interpréter un rôle aussi bien que l’acteur original. C’est grâce à ça, au doublage qu’une grande partie de la France connaît des films étrangers. »


Directeur artistique : ressentir les choses

« J’ai travaillé au théâtre, j’ai appris la culture des comédiens, eu la chance de travailler avec des comédiens immenses. Quand j’étais assistant notamment, j’ai appris comment ils travaillaient, j’ai observé. Les directeurs artistiques, ce sont des gens qui ont le goût de l’habillement, de la façon dont la personne va vivre. Ils vont savoir comment agencer des décors et savoir comment trouver un univers musical, trouver les lieux les mieux adaptés…

Le dernier film que j’ai fait en qualité de directeur artistique, ça a été Le héros de la famille, avec Catherine Deneuve, Emmanuelle Béart, Valérie Lemercier, Claude Brasseur, Gérard Lanvin… La chanson, c’est moi. C’est ce que j’aime faire au cinéma. Lorsqu’un metteur en scène livre un univers et dit : « Moi je ne sais pas faire ça, mais j’ai envie de raconter une histoire… »

Pour ce film, où j’étais donc directeur artistique de direct, on a recréé un cabaret, entièrement en studio. Pourtant, on a l’impression d’être dans un endroit qui a vécu… Ca, c’est le directeur artistique. Quand Emmanuelle Béart a accepté de faire le film, moi j’avais écrit un film en doublage : Qui veut la peau de Roger Rabbit. Dans ce dernier, il y a avait Jessica Rabbit qui était en fait un dessin de l’idéal de la chanteuse de cabaret ; toute moulée, avec la mèche… C’est ce que j’ai recréé avec Emmanuelle Béart. Emmanuelle, au départ, ne se voyait pas faire ça… et puis on y est arrivé et on a été tous très heureux. Je lui ai réappris à danser, à bouger… Le compositeur lui a fait travailler pendant trois mois la voix… Tout ça a donné qu’elle chante, qu’elle bouge …

Il y a un autre côté, qui est le côté directeur artistique sur le doublage...

Il y a les directeurs de plateau. Ce sont souvent des comédiens, car il y a énormément de doublages à faire avec l’éclatement des chaînes et l’arrivée du câble. Je pense à l’époque ou l’on travaillait… Avant 1980, il devait y avoir 2 000 ou 3 000 films à faire. Entre les films et les séries, le travail s’est décuplé. Il y a eu tellement de choses à faire, tellement de petites boîtes qui se sont montées – qui ont disparu d’ailleurs – et qui ont voulu faire de la télévision… La télévision qui a voulu payer moins cher. C’était ceux qui prenaient le moins cher qui avaient le travail, or il se trouve qu’il s’agissait bien souvent des moins bons….

Il n’y a que quelques grands films qui ont gardé la qualité et là, pour ces films, il y a de grands auteurs de doublage. Mais le reste est tombé dans les mains de jeunes qui savaient plus ou moins manier une traduction d’anglais et qui voulaient absolument arriver à quelque chose.

Les directeurs de plateau, ce sont donc ce genre de personnes, qui arrivent sur le plateau à l’heure, vérifient que les comédiens sont là, que le lancement de l’enregistrement se fait… Il y a même des fois, paraît-il, certains directeurs de plateau qui n’écoutent même pas, on enfile matinée après matinée des séries. »

A côté de cela, il y ceux qui s’investissent davantage (comme il nous l’a déjà décrit), comme il le fait notamment avec Les Simpsons. En vingt ans, c’est réellement une troupe qui s’est créée et qui fait son « bonhomme de chemin », pour notre plus grand plaisir.


Les Simpson : une création à part entière

« J’ai créé Les Simpsons en 1989. J’ai créé cette série avec l’aide des comédiens, des dialoguistes, de l’ensemble des gens qui ont travaillé dessus, mais c’est une création. C’est une image et avec cette image, on a donné quelque chose de français qui a fait rire. Les Simpsons, par exemple, ne marchent pas en Allemagne, en Espagne… C’est très particulier, c’est une satire sociale… » Et on aime ça !
 
 
crédit photo "(c) Gazette du doublage / Pascal Lafitte" La Gazette du doublage



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