Quel fut le point de départ de votre intérêt pour ce cinéma ?
C’était le cinéma qui élargissait les limites étroites du monde tel que le montre le cinéma mainstream (Hollywood). Ce cinéma porte aussi la voix des cultures africaines ostracisées.
Comment êtes-vous venu à écrire sur le cinéma ?
J’ai fait des études de cinéma à l’Antenne Universitaire du Futuroscope, à Poitiers, puis la Fac des Arts de l’université de Bordeaux 3 jusqu’au doctorat. En 2ème année d’études universitaires, nous faisions le quotidien du festival RIHL (Rencontres Henri Langlois) qui confronte à Poitiers, durant le mois de décembre, les films de fin d’études cinématographiques. J’ai abordé l’écriture par la technique, puisque j’étais dans l’équipe de fabrication (mise en page) et non pas celle d’écriture, même si j’ai signé, dans le dernier numéro, un article sur l’absence des films africains au RIHL 1995 pour le centenaire du cinéma.
Parlons tout d'abord de votre métier de critique. En 1982, Wenders, dans son film Chambre 666, interrogeait certains cinéastes sur l'avenir du cinéma. Selon vous, la critique de cinéma est dans quel état ?
La vitalité d’
Africiné (qui est un site Internet) montre bien le changement dans la pratique. Il y a désormais une interactivité, et la facilité de mise en ligne multiplie les regards sur le cinéma. Des cinéphiles créent leur blog. Quand le quotidien français
Libération a supprimé son cahier cinéma (ils parlent désormais d’une « super-séquence »), c’est comme si un cap était franchi. Dans les pays africains, la situation est contrastée. Au Sénégal, des critiques se battent pour faire de la place au cinéma, mais il n’est pas rare que certains quotidiens paraissent plusieurs jours sans page CULTURE. Au Cameroun, des journalistes écrivent assez régulièrement critiques et autres papiers (interviews, reportage) sur le cinéma. La Tunisie, l’Égypte ont des associations de critiques dynamiques qui ont une visibilité dans la presse.
Est-ce que selon vous, la critique de cinéma a toujours eu un rôle de passeur ?
Oui, sans conteste et elle gardera ce rôle car, avant que les films viennent à l’écran, il y a un travail de médiatisation et de critique que les attachés de presse ne suffiront à remplacer.
Pensez-vous que la critique est toujours aussi importante aux yeux du spectateur ?
C’est relatif, selon le spectateur. Une bonne critique peut motiver un spectateur. Il arrive aussi qu’une bonne mauvaise critique n’entrave (heureusement) pas la rencontre du public et d’un film. Cela doit rendre le critique humble à chaque fois qu’il écrit.
Existe t-il selon vous des écoles de critique ? Si oui, quelle est celle qui vous inspire ?
Je viens plutôt du monde de l’analyse de films (de l’université) où il fallait se méfier de faire de la critique de films, car ce n’est pas scientifique. Mais avec l’expérience, je vois bien que c’est un exercice très exigeant qui ne repose pas forcément que sur le mode du « j’aime / j’aime pas », puisqu’il faut argumenter quand on aime (ou pas) un film.
Bazin, Daney, Vieyra, Chériaa sont autant d’écoles. Même si je ne m’affilie à aucune école en particulier, je me reconnais plus facilement dans les écrits et le souci de porter la voix de l’Afrique que l’on retrouve chez Férid Boughédir, Paulin Vieyra ou Tahar Chériaa.
L'Afrique, maintenant.
Comment arrive t-on à se réunir pour créer un mouvement, une association comme Africiné ?
Africiné est la vitrine internet de la FACC – Fédération Africaine de la Critique Cinématographique – dont le Président est le Burkinabé Clément Tapsoba.
La création de la FACC et de son site web étaient nécessaires parce qu’il y a à la fois un déficit et un excès d’images sur le continent. La difficulté de voir des images africaines de l’Afrique, mais aussi une floraison d’images misérabilistes et paternalistes sur l’Afrique. Il importe ainsi de promouvoir ces images africaines qui proposent un regard de l’intérieur et un antidote à des images aussi caricaturales que
Fatou la Malienne (téléfilm de Daniel Vigne qui a réuni environ 8 millions de téléspectateurs).
Au-delà, il y a l’impératif de porter les voix africaines sur le cinéma tout court, pour ne pas consommer à la fois les images de l’étranger (sur le monde ou l’Afrique), ainsi que le regard étranger sur les images qui nous viennent d’ailleurs.
Comme dans tous les médias du monde, il y a un combat pour promouvoir le journalisme cinématographique au sein de la presse africaine. Des aînés comme Paulin Vieyra, Tahar Cheriaa ou Férid Boughédir ont bien montré la voie. Il s’agit aussi de se regrouper pour ne pas être isolés. Nous voulons donner une visibilité aux cinémas africains, voire au cinéma tout court et encourager la production d’articles sur le cinéma. Nous voulons aussi faire sortir de l’ombre les noms et talents (artistiques, techniques). Pour ma part, le grand tort de notre cinéma est que c’est un cinéma de réalisateurs, on s’accroche difficilement aux acteurs et techniciens. Or, le cinéma charrie aussi une part de rêve.
Quels sont les projets du site ?
La difficulté est d’en assurer la pérennité, ce qui n’est pas évident car la culture est toujours le parent pauvre des programmes internationaux. Nous sommes déjà dans l’internet de deuxième génération, le web 2.0, où l’interactivité et l’autonomie sont de mise. Ainsi, un artiste peut gérer lui-même sa page
Africiné. Nous voulons aller plus loin en proposant des mini-sites sous forme de kits très simples d’usage que chaque professionnel pourra paramétrer et mettre en ligne. Ainsi, on peut imaginer qu’un réalisateur crée par notre biais un site pour chacun de ses films où on peut télécharger dossier de presse et visionner sa bande annonce.
Nos informaticiens ont développé un formidable outil qui fait que d’ores et déjà, on peut visionner des films sur Africine.org : on diffuse les bandes annonces de plusieurs films sur notre site. Dès qu’on crée la page d’une personne ou d’un film, un robot va chercher les vidéos liées à la personne (avec parfois des erreurs, quand il s’agit de deux personnes qui portent le même nom). Une fois les questions de droit réglées, on pourra même accueillir des courts et moyens métrages, notamment les documentaires (peut-être avec un système de paiement au visionnage ou pas : le VOD, Video On Demand).
Le cinéma africain est de plus en plus médiatisé et c'est une bonne chose. Les financements étatiques facilitent la création artistique ?
Oui la médiatisation est une excellente chose et
Africiné y participe.
Cette année, la Fédération Internationale des Critiques de cinéma (FIPRESCI) a organisé pour la première fois son congrès annuel hors d’Europe et en Afrique. C’était lors du festival de Carthage (les JCC) en Tunisie. La FIPRESCI souhaite nouer plus de liens avec les associations africaines de critique (il y en a plus ou moins 16, et potentiellement 22 pays qui s’impliquent sur les 53 nations qui composent l’Afrique). La Fédération Africaine de la Critique Cinématographique encourage ses associations membres à adhérer massivement à la FIPRESCI. Cela va permettre aussi à nos rédacteurs d’aller dans les festivals, se confronter à d’autres cinémas et d’autres critiques. Notre site internet permet de montrer la vitalité de leur travail au niveau des journaux et magazines en Afrique.
Africiné a des chiffres de connexion et visites supérieurs au site web de la FIPRESCI (environ 100.000, quand nous en alignons 120.000 voire plus par mois). Nos statistiques montrent que nous sommes consultés de vraiment partout dans le monde : Chine, Hollywood, France, Maroc, …
À notre niveau, pour trouver un financement durable, ce n’est pas évident, car les bailleurs ne pensent pas forcément à la critique. Par exemple l’Union Européenne, qui vient de lancer un programme de soutien à la production et à la distribution des cinémas africains, en ignorant superbement la critique. La question s’était posée aussi avec le programme Africa Cinémas je crois.
Concernant la création artistique de manière générale, oui c’est clair que les financements étatiques facilitent grandement les choses. En regardant Hollywood par le bout de la lorgnette, on oublie que l’armée américaine (donc l’État) collabore.
Armageddon (Michael Bay, avec Bruce Willis) et autres films-de-météorite-contre-la-terre-mais-heureusement-les-USA-sauvent-le-monde n’auraient pas pu se faire sans les soutiens militaires. Pour protéger le cinéma américain, il y a des restrictions : ainsi difficile de doubler un film étranger en américain ; même la première année du cinématographe, Mesguish, opérateur des frères Lumière s’est fait expulsé des Etats-Unis avec l’appui du Président américain car le matériel français était supérieur à celui de Thomas Edison.
J’ai coutume de dire que l’on peut faire des films contre l’État, mais pas de cinéma sans l’État. Avec tous les dangers d’un interventionnisme étatique (donc la censure) – si les professionnels ne se prémunissent pas en exigeant d’être aux commandes et non pas avec des fonctionnaires à la morale en trompette – si l’État s’immisce trop dans la création elle-même, en ne s’arrêtant pas à la facilitation des mécanismes de création, ce qui n’est pas la même chose.
Sembène Ousmane a vu plusieurs de ses films censurés parce que l’État sénégalais en était producteur majoritaire : Xala et Mandabi ont subi jusqu’à 12 coupures et Ceddo a été interdit durant presque 8 ans. Pourtant c’était sous le règne de Senghor, un homme de culture, mais dont certains thuriféraires veulent nous faire oublier qu’il s’est maintenu au pouvoir 19 ans durant et en faisant tirer sur la foule qui réclamait… la démocratie (des dizaines de morts et des centaines de blessés en décembre 1963 quand il s’est proclamé le seul candidat autorisé aux premières élections présidentielles au suffrage universel). Il faut voir le film de Pierre Beuchot (co-écrit avec Jean-Noël Jennaney) :
Léopold Sédar Senghor entre deux mondes (1998).
Par le biais de plusieurs médias, par le biais du site Africultures ou d'Africiné, vous proposez un regard différent sur l'Afrique loin de l'exotisme qu'on lui prête. Y a-t-il eu une évolution des moeurs ?
Je partage l’opinion du critique Olivier Barlet (qui a joué un rôle essentiel dans la création d’
Africiné) : il est nécessaire d’être vigilant dès qu’on porte son regard sur l’Afrique à cause de l’héritage des clichés ; qu’importe l’origine du critique. Être Africain ne met pas forcément à l’abri de la tentation de répéter ces clichés. Daniel Kamwa disait qu’un critique français lui avait répliqué qu’il n’avait pas le temps d’aller voir des films africains quand il l’a invité à venir à la projection de presse du
Cercle des pouvoirs (1997). Il faut voir comment les acteurs africains (et de la diaspora) ne sont jamais mis en couverture des revues de cinéma. Rokhaya Niang (Sénégal), Mata Gabin (de mère libéro-guinéenne et de père martiniquais) ou Nadège Beausson-Diagne méritent tout autant d’être en gros plan des affiches. Comme les acteurs : Djimon Hounsou (Bénin) ou Emile Abesso Mbo (Cameroun), ou Oumar Seck (Sénégal). Sans minorer l’absence de structures de distribution solides qui défendent et promeuvent de manière professionnelle nos cinémas et ceux qui les font.
La critique de cinéma aux USA est moins analytique que celle des français, comment définiriez-vous celle que l'on peut lire en Afrique ?
La critique en Afrique reste grandement de reportage. Souvent les critiques n’entrent pas dans le film, donc pas analytique. La FACC essaie de mettre en place autant que possible des ateliers de formation à la critique, voire des formations de formateurs, en s’appuyant sur un festival comme lors du FESPACO 2007 (Burkina Faso), ou le FIFQ (Dakar).
En tant que critique du cinéma, n'êtes-vous pas perplexe quant au rapport qu'entretiennent vos collègues occidentaux face à cette géographie cinématographique ?
Je suis plus que perplexe, car c’est encore souvent l’angle exotique. Le dernier film sorti sur l’Afrique,
Johnny mad dog (Sauvaire, France), libère les poncifs : guerre tribale,… juste parce que l’action se déroule au Libéria. Le cinéaste tchadien Mahamat-Saleh Haroun disait son exaspération de lire ou d’entendre à tout bout de champ « conte africain » dès que les critiques occidentaux parlent d’un film du continent africain.
Selon vous, est-ce que le cinéma africain a plus d'avenir que d'autres géographies ?
C’est l’un des plus jeunes cinémas et tout un imaginaire à explorer encore. Je dirais qu’il a autant d’avenir que d’autres géographies. Quant au « plus d’avenir », ce sera aux cinéastes africains d’en apporter la preuve et nous ne céderons pas à la complaisance pour le leur rappeler.