Etat de la critique en Italie

Etat de la critique en Italie

Etat de la critique en Italie

Article de Francesco Capurro

Entretien avec Davide Turrini, critique de cinéma en Italie, qui écrit pour le quotidien Liberazione ainsi que pour la revue spécialisée Segnocinema (disponible en consultation à la bibliothèque de la cinémathèque française), et qui collabore pour le site internet cinematografo.it.


Commençons, hélas, par une banalité : le cinéma italien se porte mal. Peu de films survivent à leur sortie en salle, très peu sont distribués à l’étranger et ils sont souvent reçus avec réticence par la critique elle-même (voir l’accueil de « L’ami de la famille », de Sorrentino, en France). Partagez-vous ce diagnostic ? Comment se situe le critique de cinéma dans un tel contexte ? Quelle est sa marge de manœuvre et son rôle ?

Le cinéma italien se porte mal pour différentes raisons. La première : l’Italie est un pays qui utilise le cinéma comme un « emballage » ou une étiquette artistique, a priori. De telle manière que n’importe quelle "scélératesse" est vendue comme étant un film, et ceux qui en font peuvent s’attaquer aux thématiques les plus disparates : des plus engagées et "renfrognées" ( Virzi’ en salle ces jours-ci avec un film, Tutta la vita davanti, sur le precariat en Italie) jusqu’à aux « prurits » des post-ados (Lucini, en salle en ce moment avec Amore, Bugie e Calcetto, sur les hommes qui le soir abandonnent leurs femmes pour aller jour au foot). Tout ça sans que l’œil ou l’oreille puissent remarquer aucune différence. On oublie l'idée que le cinéma puisse être une expression visuelle et un récit par images, en préférant n'y voir qu’une « fièvre du contenu » sans freins ,qui souvent effleure la pathologie. Bref, le cinéma italien a complètement oublié l’hypothèse que la forme peut devenir substance. L’Italie est encore un pays où il est impossible de raisonner culturellement en se démarquant de la dichotomie droite/gauche. Il y a des productions qui peuvent se définir de droite (le désengagement, le comique vulgaire des films de Noël, le réécriture révisionniste de l’histoire de la résistance et de l’après guerre) et des productions de gauche (les thématiques du travail, les comédies bourgeoises sur le racisme, le comique des comédiens issus de la télé anti-Berlusconi).
Les définitions sont évidemment balancées de part et d’autre, et elles finissent par se retrouver (comme dans le chef d’oeuvre néoréaliste de Virzi’, Caterina va in Città, dans lequel se montrait toute l’ambiguïté de la politique culturelle italienne, qu’on pourrait résumer dans le concept de coterie de pouvoir) à apporter de l’eau au même moulin qui est celui, comme le dirait Noel Burch, de la grande forme dominante. Cela revient à dire que l’hypothétique spectateur, occupé par des heures et des heures de travail, des rythmes usants etc. devient une simple cible de consommation, à laquelle on offre la réduction sur pelliculede ses propres idiosyncrasies de parti, historiques, ou banalement partisanes, selon son penchant politique. L’Italie est un exemple emblématique de cette dérive ignorante et triviale, dans laquelle l’argumentation composant un jugement est tout simplement une perte de temps, et la complexité d’une nuance est symptôme de verbosité intellectuelle. Le cinéma italien, en outre, est fragilisé par la vague de films en provenance des majors américaines (et italiennes). Universal, Warner, 2Oth Century Fox (Medusa et 01 distribution pour l’Italie) choisissent le nombre de copies et les dates de leurs trois ou quatre titres de pointe, auxquels ils ajoutent une dizaine de titres de série Z qui doivent obligatoirement être achetés par les exploitants. Le résultat de cette politique déraisonnée est, d’une part, de contraindre les spectateurs à ingurgiter la bouillie qui envahit chaque espace (des multiplex esmais pas uniquement), et d’autre part de porter, par la concentration, à l’effacement de l’offre moins organisée et encadrée industriellement : il n’existe plus de salles de « deuxième vision » ou de cinéclub (sauf quelques rares cas, qui résistent, dans certaines villes comme Rome, Milan, Brescia et Bologne) où faire circuler des films rares qui ne sont pas liés à de grands distributeurs. A tout cela s'ajoute la surpuissance médiatique de la télévision, qui, avec 7 chaînes en clair, avance à un rythme moyen de deux films par jour, en les substituant à des fictions télé qui, paradoxalement ( vue la surabondance des programmes), sortent en salle, camouflées par du septième art. Pour résumer, une situation de stagnation gravissime, dans laquelle repartir seulement d’un radical degré zero pourrait permettre un nouveau cours industriel et esthétique du cinéma. Si, de plus, les critiques italiens s’accordent sur cette conception stérile et superficielle du cinéma, s’ouvre un gouffre ouvert à une catégorie multiforme destinée à l’auto- anéantissement, face à toute prétention d’autonomie culturelle.

Existe-t-il un rapport entre le cinéma italien et la critique, ou bien la fameuse méfiance réciproque a-t-elle causé un divorce sans remède ? Pourquoi, à part le cas de la revue historique « Cinema », dans laquelle on imaginait le néoréalisme, ou le cas isolé de Pasolini, pratique et réflexion en Italie ont-elles pris deux chemins différents ?

La critique de cinéma qui crée une tendance et qui amène les spectateurs en salle est celle des grands quotidiens de centre, modérés dans les tons et dans le langage (La Repubblica, Il Corriere della Sera, Il Messaggero), qui se contentent des appelslancés par les majors, sans se poser de questions quant à la superstructure de la machine cinéma et à son actuelle distribution. Le cinéma italien est centralisé à Rome, au niveau de la production et de la distribution (et par la création d’un festival inutile financé par la mairie de Rome), mais également parce que Rome est le lieu dans lequel se constitue le système éditorial et informatif. Un contexte qui met en scène un enchevêtrement inextricable, entre la presse quotidienne et la production/distribution cinématographique, de telle sorte qu'ils puissent se contrôler mutuellement, produisant des résultats souvent désastreux. Il ne pourra jamais naître, à l’intérieur de ce « vulnus », un « j’accuse », un examen de conscience, vis-à-vis d’un système industriel et critique malade (et par conséquent, une analyse critique de la forme film livrée à des préjugés de toute sorte). Cela reviendrait à mettre en danger son propre salaire de journaliste (et non de critique) ainsi que les certitudes inutiles d’un groupe de personnes ennuyées, qui pendant les projections de presse regardent la moitié du film, ricanent, envoyant des textos avec leur portable ou s’endorment. Pratique et réflexion n’ont pas pris deux chemins différents, mais elles peuvent être simplifiées dans un unique bloc monolithique et formaliste d’effacement réciproque. Le manque total de courage de la part de la critique italienne actuelle se développe en même temps que la sclérose du système cinéma en tant que divertissement générique.

Vous avez commencé, comme nous, par Internet. En ce moment, les blogs, les sites, les « webzine », voient leur nombre croître, en France , et provoquent souvent polémiques et préoccupations. Cela constitue-t-il une prise de parole inconditionnée ? Est-ce un nouveau lieu d’échange d’idées, moins lié à des contraintes commerciales, et donc plus libre ? Comment voyez-vous cet outil ? Existe-t-il en Italie une critique en ligne, des blogs, du débat ?

En Italie, il faut distinguer au moins quatre catégories de critique cinématographique en ligne. La première est parasitaire et informative : géantes bases de données proposant horaires de projections dans toutes les villes et résumé des jugements d’autrui (souvent des quotidiens). La deuxième est celle constituée par les amateurs : blogs ou supports similaires, qui vivent simplement par une affinité linguistique et de jugements avec le lecteur, sans plus. Ce qui compte n’est pas la possibilité de vérifier l’hypothèse argumentative, mais la sympathie du critique. Troisième catégorie : la webzine « nanar », soit des pages et des pages d’éloges solennels de tels ou tels acteurs, réalisateurs, genres cinématographiques. Beaucoup d’emphase, et une vision du cinéma restreinte au propre potager. Quatrième filon : la critique spécialisée (je cite www.spietati.it le meilleur site, à mon avis, en Italie), qui toutefois ne garantit aucun revenu à ceux qui écrivent, et doit compter sur des contribution gratuites. Mais la gratuité d’accès porte, je parle du cas de Italie, à une démocratisation de la parole, qui touche des pointes d’indicible inadéquation. L’outil web, comme tout outil éditorial, peut, s'il est utilisé avec précaution et originalité, donner lieu à des aventures éditoriales nouvelles et intéressantes. Toutefois, s’il doit simplement se transformer dans la possibilité de dire n’importe quoi à quiconque souhaite donner sa propre opinion, il vaudrait mieux le faire dans les cinéclubs, les colloques ou les universités : lieux désertés, non par hasard, après le repli sur le web.


Passons maintenant aux professionels. Les quotidiens italiens ont eu dans le passé un rôle important, qui donait lieu à un veritable débat sur le cinéma. Quel espace est dédié au cinéma, dans le quotidiens italiens? Existe-t-il encore un débat ou une réflexion sur les quotidiens? Existe-t-il encore un journal qui defende “ses cinéastes?

C’est une question encore plus délicate que les précédentes ! Qui est le critique cinématographique, dans les quotidiens d’aujourd’hui ? Vraisemblablement les rédactions ne choisissent-t-elles pas sur la base da compétences, dans ce domaine, mais sur la capacité d’écriture. « De toutes façons », se disent-ils, « il apprendra en écrivant ». Le quotidien La Repubblica compte, en tant que pigiste de cinéma depuis les grands festivals, une dame de grande culture mais qui, à chaque ligne, démontre son éloignement et sa gêne vis-à-vis de toute nouvelle tendance, phénomène ou icône qui ne sort pas du star système hollywoodien ou des cendres de Cinecittà. Bref, les professionnels des quotidiens d’aujourd’hui savent écrire, mais confondent sans s’en apercevoir De Santis avec De Seta, Godard ave Bazin, sans que personne ne puisse rien dire. Il manque une préparation de base, issue de l'étude des théories du cinéma, de son évolution historique, du concept de critique. Dans beaucoup de quotidiens, il est fréquent de se trouver face à des considérations personnelles (le film est « beau », « mauvais », la photo est « bonne ») mais sans aucune argumentation. A cela il faut ajouter lapeur des rédactions qui pensent que le « lecteur ne comprendra pas ». Un exemple pratique : lorsque, il y a quelque temps, j’ai pris la liberté d’écrire sur le film La Banda, j’ai décrit l’utilisation du franchissement de ligne de 180 degrés, qui est le leitmotiv de la mise en scène de Korili, et la rédaction a immédiatement effacé les mots, prenant peur que le lecteur ne comprenne pas. Ainsi, dans le souci d'obtenir la clarté à tout prix, on sacrifie des termes spécifiques au domaine cinématographique, ou des détails historiques qui sont inconnus, évidemment, de la plupart de gens. Toutefois, j’aurais envie de dire que le quotidiens sont là pour cette raison : donner des informations, proposer de nouveaux parcours critiques, encadrer la lecture d’un film avec de nouveaux instruments. Mais rien de tout ça : tout est écrémé, avec le résultat que la critique des quotidiens ne se distingue plus d’un journal à l’autre, sinon par les thématiques abordées (droite/gauche), sur lesquelles se construisent les seuls débats culturels italiens dans ce domaine. Un autre exemple : lorsque, à l’occasion d’une rétrospective sur Sam Peckipah, il y a quelques années, j’ai essayé dans les colonnes d’un quotidien de gauche de réévaluer les capacités stylistiques du cinéaste, immédiatement les quotidiens orientés à droite, ayant en tête les affrontements idéologiques des années 70 qui avaient catalogué Peckinpah comme cinéaste fasciste, m’ont demandé gentiment s’ils pouvaient écouter la musique de Bob Dylan. Telle est la qualité et la profondeur du débat culturel/cinématographique dans les quotidiens d’aujourd’hui.

Vous écrivez pour une des plus importantes revues specialisée de cinéma en Italie, Segnocinema. Mais l’impression est qu’en Italie, à la difference de la France, les revues specialisée ne sont jamais arrivées à trouver un public, soit-il restreint, et qu’elles sont reléguées à un petit cercle d’experts. Quels sont en Italie les lieux et les moyens pour accéder à de telles revues? Est-il possible de trouver des revues specialisées en kiosque? Quel tirage peuvent-elles avoir? Appartiennent-elles à des groupes de presse (et quels avantages/inconvenients cela implique-t-il) ?

Je confirme l’idée qu’il y a une « réserve indienne » pour les revues spécialisées. Le tirage de revues comme Cineforum et Segnocinema est désormais réduite à quelques milliers par bimestre. On parle de revues qu’il est presque impossible de trouver en kiosque. On peut les acheter seulement dans les librairies, avec un abonnement, ou alors les consulter en bibliothèque. Les groupes éditoriaux se gardent bien de racheter des marques qui sont en perte économique. De telle manière, l’indépendance forcée porte à l’habituelle gratuité de la contribution. Et les résultats sur le long terme sont fort négatifs.

Au niveau du débat et du goût cinématographique, les revues specialisée italiennes arrivent-elles à orienter le discours critique (comme Les Cahiers ou Positif en France) ou sont-elles contraintes à arriver a posteriori, avec des analyses et des instrumetns pointus, mais très académiques?

Le goût ou l’orientation, comme tu le dis, sont liés à la confiance envers celui qui écrit. Aujourd’hui en Italie la confiance est accordée aux simplificateurs du langage : beaucoup de sites web, certaines vulgaires émissions télé, des quotidiens gratuits à l’arrêt du bus. Pour ne pas parler des étoiles pour évaluer un film. La prolifération d’un phénomène très Italien (le dictionnaire des films), dans lequel tout est hiérarchisé avec des jugements exprimés à travers des symboles logiques ou mathématiques, a amené une désaffection de la réflexion érudite, de l’analyse du signe, de l’argumentation détaillée d’un jugement. Les académiciens eux-mêmes doivent faire un effort pour se rendre glamours, sympathiques et simplificateurs vis à vis de leurs complexes études théoriques, afin de créer la tendance dans des radios, dans des quotidiens locaux, ou autres. Il ne faut pas oublier que l’Italie est le pays du « tranformisme » politique et culturel, et quitte à avoir une récompense, on serait prêt à n’importe quoi.

Pour élargir le champ, existe-t-il encore une theorie du cinéma en Italie? Y a-t-il encore des lieux, universités, revues, où l’on propose une veritable réflexion sur le cinéma? Comment voyez vous le rapport entre université et critique cinématographique?

Le rapport entre critiques de cinéma et universitaires en Italie, est en train de se stabiliser en direction d’une analyse froidement sémiologique. L’universitaire préfère garder sa place, sans être gêné dans ses élucubrations essoufflées. C’est l’autre face de la simplification du langage. Ce n’est pas par l’affrontement de deux lectures opposées de l’élément à analyser qu’on peut susciter l’intérêt, dans les vastes pairies de l’ignorance généralisée. Dans le dernier cours sur le Free Cinema que j’ai donné à des étudiants en cinéma de vingt ans, au DAMS, j’ai demandé quel était le dernier film anglais qu’ils avaient vu. La réponse, au delà de toute timidité possible, a été le silence. Cela signifie que l’université doit former à nouveau son public d’auditeurs payants avec patience, et retourner au b.a.ba. des paramètres du plan, des techniques narratives, du montage, de la théorie du son, de l’histoire du cinéma. Après seulement , on peut aborder Deleuze ou Metz, j’en prends deux au hasard, mais sans oublier qu’il est nécessaire d'avoir une préparation de base solide et précise, sur laquelle on ne peut pas discuter.

Pour terminer, est-ce que vous pensez qu’il est souhaitable qu'un débat critique puisse renaitre un en Italie? De quelle manière pensez-vous qu’un critique puisse retrouner jouer son rôle dans le débat critique en Italie? Pensez-vous qu’une amélioration dans le niveau du débat, ou sa democratisation par Internet, puissent contribuer à faire renaitre la cinéma italien?

Détruire le pouvoir à l’intérieur de ses chambres. Conquérir la télé par exemple, coloniser une chaîne télé et proposer gratuitement du cinéma en continu : films, parallèles, biographies, débats, analyses théoriques 24h sur 24. Internet peut contribuer, mais il peut le faire comme une revue spécialisée ; tu dois aller la chercher pour la lire. La télé est un réflexe automatique, qui s’allume souvent sans raison. Son message entre dans la tête même des spectateurs inattentifs. Repartir de là, à l’aide d’entrepreneurs qui risquent leur capital pour la cause commune, publique, pour l’érudition de ceux qui regardent et pas seulement par profit personnel. Cela ne se peut pas se produire actuellement, à cause du monopole télévisuel de Berlusconi, qui contrôle les chaînes publiques avec la condescendance du parti démocratique de Veltroni (voir l’absence d’une loi sur le conflit d’intérêt, malgré deux ans de gouvernement de centre gauche) qui est donné pour acquis. Pendant ce temps, les revues spécialisées et les sites web d’une excellente qualité comme le vôtre, continuent à résister sans perdre leur spécificité d’analyse. C’est une lutte très très dure, mais qu’il faut absolument mener. »
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