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Entretien avec Isabelle Czajka

Article écrit par

A l’occasion de la sortie du film « L´Année suivante »

Qu’est-ce qui vous a motivée à centrer L’Année suivante sur le thème de l’adolescence ?

Isabelle Czajka : La problématique de l’adolescence ne m’intéresse en fait pas spécialement, en tout cas plus que d’autres. Je voulais surtout mettre en scène une jeune fille confrontée à une période de décision, et donc amenée à faire des choix. Quel est le monde qui s’offre à elle ? Que va-t-elle faire de sa vie ?

Quelle est votre vision de l’adolescence ?

Isabelle Czajka : L’adolescence correspond à cet âge de fragilité où les questions affluent sans parfois trouver de réponses, où plusieurs possibles s’offrent. Cependant, la jeunesse et l’adolescence sont souvent montrées au cinéma de manière peut-être erronée. Les adultes ont ce défaut de ne pas se replacer dans leur propre jeunesse, ils oublient qu’ils ont été des adolescents et substituent à une vision intériorisée fondée sur le ressenti de leur propre expérience un regard trop adulte, procédant d’une distanciation qui le rend presque « voyeur ». Ainsi, si souvent l’adolescence est souvent considérée comme la période de l’excès, caractérisée par l’exubérance voire l’hystérie, ce n’est pas le sentiment que j’ai eu. J’ai ressenti cet âge comme quelque chose de plutôt silencieux et introverti. Ce qui est souvent le cas chez les jeunes filles.

Période de silence qui pourtant est rompue chez Emmanuelle de manière violente par le conflit direct avec sa mère…

Isabelle Czajka : Emmanuelle est un personnage qui résiste, et malgré son apparente passivité, elle a de la force. Sans forcément se positionner dans le combat, la révolte, la rébellion ou le conflit de générations. La dispute dans la chambre avec sa mère est effectivement le fruit d’un conflit entre elles deux. Mais le comportement d’Emmanuelle relève plus du « coup de colère » que d’un permanent comportement de révolte.

On la sent également très seule…

Isabelle Czajka : Autour d’elle, tout part, tout s’en va. Son père meurt, puis elle a l’impression que son enfance va disparaître. Sa mère ne s’occupe plus vraiment d’elle. Le nœud familial se délite, et elle n’a plus grand-chose à quoi se raccrocher, pas beaucoup de liens à tisser.

Est-ce que l’on pourrait dire que le personnage de la mère représente paradoxalement l’image que l’on se fait de l’adolescente ?

Isabelle Czajka : Oui, en effet c’est la mère qui a un comportement « adolescent » un peu stéréotypé. Elle est très expansive et un peu égocentrique mais comme, finalement, l’époque dans laquelle elle a grandi, qui prônait l’épanouissement et la liberté individuels. Elle fait table rase du passé pour mieux se tourner vers l’avenir et la vie. Alors qu’Emmanuelle est un personnage plus grave, attaché au passé et à des symboles magnifiés y renvoyant, son père en particulier. Elle a été construite dans un monde qu’elle veut conserver, ce que mesure mal sa mère.

Pensez-vous que les personnages auraient pu évoluer ailleurs qu’en banlieue ?

Isabelle Czajka : Perdre son père, entretenir des relations difficiles avec sa mère, je pense que cela peut se passer n’importe où. Mais ce qui m’intéressait, c’était de raconter cette histoire en banlieue. Ce que je trouvais intéressant, c’était de faire résonner cette histoire de perte de liens dans ce contexte là.

Comment avez-vous choisi l’environnement du film ? Tout est-il tourné dans la même ville de banlieue ?

Isabelle Czajka : Ca n’a pas du tout été filmé dans la même ville mais dans trois régions différentes. On a eu l’aide de deux régions, le Centre, la Picardie et on a aussi tourné en l’Ile de France et en Tunisie. Donc il y a trois régions en France qui ont été mélangées, le fait est que c’est assez facile de mélanger les banlieues étant donné que maintenant elles se ressemblent toutes. Donc là, ce sont les urbanistes qui ont fait le travail ! Sinon il y avait des endroits précis que j’avais repérés comme la colline qui domine Paris ou encore le cimetière avec l’enseigne de Carrefour, tout ça ce sont des endroits que j’ai cherchés, enfin que je n’ai pas tellement eu à chercher car il y en a partout. Par contre, ce sont des endroits difficiles à filmer. Il faut les cadrer précisément sinon ça devient vite très cynique ou très kitch.

La banlieue représente-t-elle pour vous un lieu d’aliénation de l’individu (centres commerciaux, enseignes publicitaires, zones industrielles…) ?

Isabelle Czajka : En fait, il y a tellement de choses dans le mot « banlieue » que c’est très difficile de se le représenter. Parce que maintenant dès que l’on entend « banlieue » on entend « cités », « voitures qui brûlent », etc. Mais L’Année Suivante n’est pas un film qui parle des cités. Je vois surtout la destruction de tout un paysage totalement dévasté par les marques, les espaces de consommation. Pour moi ça s’apparente à des ruines. Ca m’atteint beaucoup. Ca m’agresse même.

Avez-vous eu des influences cinématographiques, est-ce qu’il y a des choses qui vous ont inspirée pour tourner L’Année Suivante ?

Isabelle Czajka : Je vois beaucoup de films mais j’essaie de ne pas avoir de ligne de conduite. A la limite, je dirais même qu’au moment où j’allais tourner, je ne voulais pas trop regarder de films. Je ne voulais justement pas me sentir influencée. Même si bien sûr on est toujours influencé par tout ce qu’on voit et tout ce qu’on lit ! Mais en tout cas je ne voulais pas répondre à un style précis, me sentir dans une ligne d’écriture.

Justement, en ce qui concerne le scénario, était-il très poussé ?

Isabelle Czajka : Oui, le scénario était très écrit. Surtout parce que c’était un premier film, donc pour trouver un financement il fallait qu’il soit très écrit. J’ai du le réécrire de nombreuses fois pour différentes maisons de production, donc forcément au bout d’un moment cela devient quelque chose de très écrit.

Et en ce qui concerne la réalisation, vous aviez déjà tous les plans en tête où est-ce plutôt au montage que vous avez fait une sélection d’images ?

Isabelle Czajka : Il y a certains plans que j’avais vraiment en tête, où pendant les repérages on avait déjà les cadrages. Après, pour les scènes de comédie, je n’avais pas forcément de plans. J’avais des axes, des choses qui se sont dessinées durant le tournage. Mais tout n’est pas décidé à l’avance.

Au niveau des procédés stylistiques, voix off, ellipses et flashes du père, étaient-ils eux aussi décidés à l’avance ?

Isabelle Czajka : La voix off était prévue et écrite. Pour le plan avec le père sur le fauteuil, j’ai tourné deux versions. Une il ne figurait pas, l’autre si. Et au montage j’ai décidé de garder la seconde version. Sinon, quand Emmanuelle se projette en vendeuse de fleurs à Roissy, c’est sur le tournage que j’en ai eu l’idée. J’ai dit à Anaïs Demoustier d’enfiler le costume de vendeuse parce que dans le scénario, il y avait une phrase où elle disait son rêve d’être vendeuse à Roissy. On a essayé et puis ça marchait, donc on l’a gardée.

 

Propos recueillis par Laurence Gramard et Kim Berdot en janvier 2007.

Titre original : L'Année suivante

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Genre :

Durée : 91 mn


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