L'attaque des locaux de
Charlie Hebdo, si elle ne manque logiquement pas de réenclencher l'éternel débat autour de la liberté d'expression, peut éveiller chez le critique de cinéma une autre interrogation. Celle du degré de « protection » garanti par une conscience « naturellement » partagée. La conscience du critique comme de son lecteur de n'avancer que sur le territoire de l'art, et rien d'autre. Plus simple en effet de prendre parti pour ou contre une représentation politique ou religieuse, lorsque celle-ci n'est que l'une des composantes de la fiction. Ainsi le peu d'enthousiasme global de la critique à l'égard de
La Conquête de Xavier Durringer, s'il laissait entendre, au-delà de l'évaluation artistique du film, quelques opinions sur son personnage-sujet, ne pouvait, de
Libé au
Figaro, s'apparenter à l'énoncé clair du positionnement politique du signataire de l'article.
C'est peut-être notre chance, en effet, de pouvoir aborder tous les sujets en toute conscience de notre bénéfice du doute, de pouvoir confesser sans grande crainte notre préférence pour tel personnage négatif (tout récemment, le « héros » ambigu du
dernier Bruno Dumont ; auparavant, Hans Landa, l'onctueux nazi d'
Inglourious Basterds...) plutôt que son envers. Il est même souhaitable, lors de l'évaluation d'un film – et nous parlons d'expérience –, de savoir édifier toute une analyse autour d'une lecture au moins partiellement idéologique et politique de ses motifs. Parce qu'une œuvre reste, lorsque son auteur l'est réellement, l'expression d'un regard voué à trouver adhésion ou contradiction. Un regard nous invitant à définir le nôtre,
à partir de lui en quelque sorte, mais toujours avec méthode et loyauté. Au final, le jeu est équitable et, à quelques excès et vexations près, préservé de toute rancune durable.
Cette chance n'est néanmoins pas exempte de revers : structurer une pensée critique à partir des potentielles ambiguïtés d'un film demande un certain talent de funambule. Le précédent film de Bruno Dumont,
Hadewijch, est peut-être l'un des exemples les plus forts de ce jeu dangereux entre art et idéologie. Lorsque le personnage titre, après une première partie plutôt pacifiste, se laisse embrigader par un musulman pour la préparation puis l'orchestration d'un attentat, la plume défaille, sursaute : certes, ce n'est qu'un film, ce passage à l'acte criminel est le fruit du cheminement d'un PERSONNAGE, au même titre que le meurtre du jeune Arabe par les
skinhead, à la fin de
La Vie de Jésus ; mais sur quelle figure de style, quelle transition ou mouvement de caméra s'appuyer, à l'heure de la critique, pour démontrer que le film n'adhère évidemment pas aux extrêmes qu'il expose ?
Affaire de travelling, de morale... de confiance surtout, entre l'auteur du film et le critique, le critique et son lecteur, le lecteur et l'auteur du film, à la lumière ou non de sa critique. Toujours, persiste un écart, celui de l'art, de la représentation, invitant à bien lire ou regarder. Là est peut-être la « malchance » de la satire en général, de
Charlie Hebdo en particulier : s'exposer chaque semaine, la caricature étant autant un art qu'une adresse frontale, au risque d'une distance impossible, d'un retour de bâton que l'on pourrait croire presque « désiré ». Presque.
Reste que devant l'inacceptable violence de cette attaque,
Il était une fois le cinéma témoigne de sa solidarité à l'égard de la rédaction de
Charlie Hebdo, ainsi que de son admiration pour le geste fraternel de
Libération.