La BD sur grand écran : une vieille affaire. Les hasards du calendrier des sorties faisant se croiser cette semaine les si attendues adaptations de
Tintin et le secret de la Licorne par Steven Spielberg et
Poulet aux prunes de Marjane Satrapi par elle-même et son complice de
Persépolis Vincent Paronnaud sont donc l'occasion de réactualiser un peu la fameuse question des spécificités dramaturgiques des septième et neuvième art. Après les sympathiques mais peu mémorables aventures ciné sixties du reporter à la houppette, le film de Spielberg tente, par le biais de la
motion capture, de donner aux figures originales de Hergé une mobilité d'
action heroes, sacrifiant la ligne claire spécifique à la bande dessinée (et que seule l'adaptation de la quasi totalité des albums pour FR3 dans les années 90 sut restituer dans le cadre d'images en mouvement) à l'efficacité d'un volet d'
Indiana Jones.
En résulte un objet pas inintéressant, mais loin d'être pour autant totalement convaincant, en raison, comme le précise notre critique, d'une profonde méconnaissance de l'esprit de l'œuvre originale. Est-il possible de voir
Le Secret de la Licorne uniquement comme un film hollywoodien – qui plus est signé par le cinéaste hollywoodien à la patte la plus reconnaissable en ce jour, pour le meilleur comme pour le pire –, sans s'attarder plus que nécessaire sur le degré de fidélité de l'intrigue à la BD originale, mais surtout aux caractéristiques d'un personnage aussi marqué que le doux grognard Capitaine Haddock ? A chacun de voir.
Marjane Satrapi a de son côté le « privilège » sur Spielberg d'être l'instigatrice des adaptations de son admirable travail de bédéiste. Aussi serait-il plus périlleux de prétendre mieux connaître que la cinéaste qu'elle est devenue l'essence de ses œuvres d'origine. Tout juste nous est-il permis, en même temps que nous saluons ce second passage réussi de la planche au grand écran, de l'encre de chine à la caméra, de ne pas cacher une préférence pour son premier film, dont la totale fidélité au trait de la BD participait tellement du charme singulier.
Persépolis, le film ne ressemblait à aucun autre film d'animation du moment. Pour l'amateur de Marjane Satrapi la dessinatrice comme pour le profane, il y avait avant tout à relever un assez passionnant travail d'assimilation par le grand écran d'un style unique, et vice versa. C'était bien un film d'animation qui défilait devant nos yeux, mais dont l'identité première marquait chaque plan, chaque transition, chaque intonation de voix de Chiara Mastroïanni ou Danielle Darrieux d'un relief inédit.
Le risque – partiellement esquivé – de
Poulet aux prunes était d'être absorbé par le gouffre de l'incarnation. Ces acteurs, aussi connus et talentueux soient-ils, sont-ils à la hauteur des sobres figures du petit chef-d'œuvre qu'était la BD de 2004 ? Surtout, Marjane Satrapi et Vincent Paronnaud, si l'esprit de ce deuxième film est clairement le même que celui ayant porté
Persépolis, sont-ils de bons directeurs d'acteurs, ont-ils le talent de conformer le « réel » au tracé du récit et du cadre originel sans pour autant sacrifier la magie de l'enregistrement ? C'est aussi l'une des questions que pose notre critique, et que sans doute se posera cette fois encore tout amateur de septième
et de neuvième art. Reste en tout cas, quelles que soient nos réserves diverses, à nous réjouir de constater que des deux côtés de l'Atlantique, le cinéma assume l'ambition d'au moins toucher du doigt les hauteurs de cet art faussement mineur que demeure la bande dessinée.