Eden Lake

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Eden Lake ressasse les trouvailles de « Shining » et le style visuel de « Haute Tension ». James Watkins, pour sa première réalisation, manque de panache et d’originalité et n’évite pas la démonstration de genre. Reste la critique sociale et ses atouts véristes, chers au cinéma anglais.

Sortie le 8 octobre 2008

« Attention, ça va piquer » crie Jenny à son fiancé, poursuivi, torturé par une bande de jeunes et désormais à l’agonie. Le maquillage aidant, cette réplique prête à rire. Pourtant Eden Lake, premier film de James Watkins (scénariste de Gone et The descent 2), n’inclue pas la farce potache en costumes débraillés et rouge sang. Eden Lake rentre dans le nouveau courant des Hoodie Horror, film mettant en scène la délinquance et la recrudescence de la violence – chez les jeunes mineurs le plus souvent, par lesquelles l’Angleterre est le premier pays touché.
Tout commence de manière idyllique. Jenny, institutrice, s’émerveille devant sa classe de bouts de chou, avant de partir rejoindre son compagnon, bel étalon au volant d’un 4×4. Tous deux partagent sens civique et valeurs saines, et partent profiter du week-end au bord d’un lac paradisiaque (Eden Lake donc ! ), moment propice pour demander Jenny en mariage. Toute ressemblance ou clin d’oeil à Adam et Eve dans le Jardin d’Eden n’est pas incongrue, car l’épanchement d’un bonheur parfait rehausse l’inquiétude viscérale puis le climax horrifique de ce genre de films.
 
Après cet incipit, le degré de menaces monte crescendo, imprégnant d’indices le trajet jusqu’au lac, et instaurant une promiscuité dérangeante avec la bande de jeunes. La forme est simple mais efficace. Après des plans indépendants des deux camps, le champ recueille les jeunes et le couple, chacun alternativement en amorce de l’autre. A partir de ce moment, l’intrusion de l’un chez l’autre plane, vacille puis devient entière, tournant au carnage. Rapidement, alors que l’intrigue se développe, le film tourne en rond et s’évanouit dans un déluge de cicatrices, de blessures, qui oscille entre compassion et rire. Il manque l’impulsion, l’étincelle non inhérente aux artifices du genre horrifique, pour qu’Eden Lake se sauve d’une banale démonstration schématique du genre.
 
Toutefois, au-delà du simple film d’horreur, le réalisateur se penche sur les travers de la société anglaise, du côté de la peur et non du décryptage (la cause), de la catharsis des voyous, déversant haine et souhait de défis morbides à leurs compatriotes. Outre les caractérisations sociales, non outrancières, qui accentuent à sa juste valeur le trait social, l’avantage réside dans la spatialisation figée, préambule d’un théâtre de l’enfermement. Sur la scène, au centre d’un terrain neutre et naturel où les protagonistes revêtent des masques de maquillage FX, le couple se trouve pris au piège, comme dans Haute Tension, référence esthétique pour le réalisateur et son chef opérateur. Dans les coulisses, côté broussailles, apparaissent les résidents du village ayant dénié le fléau qu’est la violence des jeunes mais qui ne s’y aventurent pas. Comme le frère du leader, Brett, ils s’arrêtent à la lisière de la forêt, en spectateurs impuissants.
Et les personnages satellites extra-diégétiques ? Ils sont tout simplement relégués à une absence et un refus d’aide pour sauver Jenny. Alors qu’elle tente d’appeler la police depuis le téléphone portable d’un jeune « spectateur », Jenny ne peut les joindre. Devenant ainsi le porte-parole d’une population anglaise pétrifiée, le réalisateur s’esclaffe discrètement de l’ineptie des forces de l’ordre.

La métaphore du théâtre amplifie le mélange entre vie en péril et jeu sadique des délinquants, entre réalisme et fiction. Les personnages, filmés dans des plans aériens, sont réduits aux pions d’un jeu sans fin et aliénant. D’ailleurs, la dénouement est en cela éloquent : Jenny retourna à la case départ, c’est-à dire  dans la maison du leader meurtrier, invité par mégarde par Steve. Les ficelles étant certes un peu lourdes, le réalisateur ne manque pas d’inclure le cercle vicieux de la violence.

Face à ce cycle social, que reste-t-il de l’horreur, du genre dans sa forme ? Rappelons avant tout que Jenny est institutrice. Cela peut paraître superflu, mais résonne au cours du film alors que s’impressionnent des plans aériens suivant la voiture du couple sur une route unique, bordée de part et d’autre par la forêt. Indéniablement, les images identiques de Shining s’interposent à celles d’Eden Lake qui -au grand dam des rebondissements dramatiques- se perpétuent, renvoyant clin d’oeil sur clin d’oeil au maître Kubrick. L’exemple le plus concret se tient dans une problématique superposition de courses entre Steve et un jeune voyou. Copiant la poursuite de Jack Torrance et de Danny à travers le labyrinthe enneigé, le montage rapide d’Eden Lake échoue dans l’expression de la surprise. On voit surgir Jenny à la place du jeune. Pourquoi ? Comment ? Mystère.

Peu importe la pondération (maquillage digne d’un mort vivant échappé d’un Romero) et la cohérence, ce ne sont pas les maîtres mots d’Eden Lake. En bon élève, James Watkins sort son guide de l’horreur et ajoute un atout vériste pour donner une touche de contemporanéité. Cette dernière offre l’unique plus value de ce film, malgré tout sans frisson ni surprise.

Titre original : Eden Lake

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Durée : 90 mn


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