Moullet en Shorts

Moullet en Shorts

Riche coffret réunissant dix courts métrages de l’iconoclaste Luc Moullet, tous présentés par leur réalisateur, et tous, comme l’annonce la jaquette, très drôle (sauf, un, ce qui ne l’empêche pas d’être très réussi).


Article de Victor Lopez


Jeune critique aux Cahiers du cinéma, Luc Moullet présente à Eric Rohmer un texte sur Bunuel. Son collègue lui rétorque alors : « Moullet, je sais pourquoi vous adorez Bunuel. C’est parce que vous êtes tous les deux des fumistes », ce que le jeune critique, heureux d’être associé de la sorte au cinéaste surréaliste, gardera comme un des plus beaux compliments de toute sa vie. Mais attention, il ne faut pas confondre fumiste et paresseux. Car si Moullet se revendique fumiste, c’est parce qu’il estime faire des films au coup par coup, sans système esthétique, ou sans effets de style techniquement élaborés. Ce qui ne l’empêche pas de travailler énormément (même s’il le fait très rapidement). Pour preuve, sa filmographie compte 35 films, dont, énormément de courts (il n’a fait que 10 longs), ce qui représente tout de même mis bout à bout une somme non négligeable.

Moullet en shorts tombe ainsi à point pour appréhender une des facettes les plus importantes de Moullet cinéaste, en réunissant dix petits films donnant un bel aperçu de son cinéma. Certes, dix sur trente-cinq, c’est peu, mais cela représente tout de même plus d’un quart de la filmographie du cinéaste, et arrive à condenser ses meilleurs œuvres en piochant dans toutes ses périodes. Si le DVD s’ouvre sur Un Steack trop cuit, son premier essai réalisé en 1960 suite à son article sur A bout de souffle, qui a poussé Godard à le présenter à son producteur Georges de Beauregard, les deux suivant ont été tourné dans les années 80. Et c’est tant mieux, tant tout le monde (y compris le cinéaste) s’accorde à diagnostiquer la période la plus inspiré de Moullet entre Anatomie d’un rapport (1976) et Les Sièges de l’Alcazar (1989).


Le Fantome de Longstaff (1995)


L’humour de Luc Moullet est assez délicat à définir. Mélange d’absurde, de renversement de situations attendues, et de burlesque, il garde un ton toujours sérieux dans les situations les plus délirantes. La jaquette du DVD témoigne par exemple du jeu que le réalisateur aime à développer avec son image. Voilà un cinéaste à la réputation plutôt ascétique et au cinéma intransigeant s’affichant en short pour présenter ses courts métrages. Ce renversement rappelle sa réponse à la question de Libération « Pourquoi filmez-vous » ; il avait ainsi rétorqué au quotidien : « Pour gagner plein de fric, faire de grands voyages et pour rencontrer de belles nanas ». Réponse qu’il avait par ailleurs suggérée à Bresson, qui l’avait, parait-il, fort mal pris. C’est cet humour que l’on retrouve dans les deux films des années 80, Essai d’ouverture, dans lequel il passe la durée du métrage à tenter d’ouvrir une bouteille de Coca Cola, et L’Empire du Médor, où le sérieux d’un documentaire sur la relation des maîtres à leur chien est détourné au profit d’inserts saugrenus et absurdes (par exemple, Moullet suggère, en illustrant lui-même son propos face à un féroce molosse, d’imiter un chien qui nous attaque en prenant une position à quatre pattes, ce qui le déstabilise l’animal et le stoppe net dans son élan belliqueux).

Dans ces films, Moullet prend une situation et s’acharne à en déployer toutes les possibilités, tous les concepts, tous les points de vu et toutes les conséquences, en les ramassant dans une forme la plus compacte possible. Les courts de Moullet, c’est la théorie des multiples possibles ramenée à son point de non-retour, jusqu’à son explosion absurde. Dans l’entretien qu’il nous a accordé, le cinéaste regrette même de ne pas avoir pu développer le concept d’Essai d’ouverture sur un long métrage !


Foix (1994)


Les courts des années 90 développent cette structure, en singeant ironiquement les documentaires touristiques. La Cabale des oursins, Le Ventre de l’Amérique et surtout Foix manient ainsi un humour indécidable, en usant toutes les possibilités géographiques et territoriales d’un lieu délimité. Dans Foix, c’est la ville que Luc Moullet considère comme la plus ringarde de France qui est présentée sous toutes ses coutures. Ce détournement ludique annonce presque l’humour de Groland et il n’est pas étonnant de trouver Canal + à la production de la plupart de ces films.

Des tentatives différentes sont aussi présentées ici : Le Litre de lait relate une sympathique anecdote arrivé à Moullet encore enfant, alors que Le Fantome de Longstaff, son œuvre la plus surprenante car correspondant le moins à son image de marque, adapte très sérieusement une nouvelle de Henry James. Plus à l’aise que Rohmer dans le film en costume, Moullet signe ici une tentative réussie de saisir le romantisme de l’amour fou et idéalisé de deux être que ne lie que le rapport à la mort. Si la fin est un peu rapide (le film se clôt de manière brutale dès la dernière phrase énoncée), la première partie arrive à recréer le climat de la nouvelle de James en filmant trois acteurs se toisant sur un banc le long d’une plage.

On trouve donc ici un Moullet toujours élégant même en shorts, et on regrette seulement que certain petits chefs d’œuvre des années 80 (surtout Barres, sur les différents moyens d’arnaquer la RATP en passant en douce ses portiques de plus en plus perfectionnés, ou le génial Lettre d’un cinéaste, que l’on trouve, semble-il, sur un autre DVD). Mais la présentation pince sans rire du metteur en scène, qui accompagne et enrichi chaque court, rend tout de même passionnant le visionnage de ces dix petits films.

Films du DVD : Un Steack trop cuit (1960-19min), L’Empire du Médor (1986-13min), Essai d’ouverture (1988-15min), La Cabale des oursins (1991-13min), Toujours plus (1994-24min), Foix (1994-13min), Le Ventre de l’Amérique (1996-25min), Le fantome de Longstaff (1995-25min), Le Système Zsygmondy (2000-19min), Le Litre de lait (2006-14min)


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