Nacido y Criado

Nacido y Criado

Nacido y Criado

Article de Jean-Loup Samaan

Santiago a tout pour être heureux : décorateur d’intérieur accompli, il vit dans un bel et spacieux appartement avec sa femme, la jeune et jolie Milli, et leur fille Josefina. Leur vie urbaine faite de douceur et d’amour vole en éclats lorsqu’un soir ils sont victimes d’un accident de la route, dont seul Santiago sort vivant.


Sans la moindre explication, ce dernier décide alors de tout abandonner et de s’exiler en Patagonie. Commence alors une vie triste et misérable, entre boulot minable dans un aéroport désertique, et soirées d’errance alcoolisées.

Troisième film de Pablo Trapero, Nacido y Criado se présente comme une réflexion sur la paternité et la culpabilité. C’est l’histoire d’un deuil qui ne se fait pas, de l’impossibilité de tourner la page sur les instants heureux d’une vie et, par conséquent, de l’incontournable destruction intérieure qui en résulte. De son aveu, Trapero a eu l’idée du film après être lui-même devenu père. Intimiste, le projet se veut donc grave.

Le résultat final est un film avant tout formaliste. S’inspirant du rapport fusionnel entre l’âme humaine et la nature, rapport cher aux romantiques du 19ème siècle, Trapero voit dans les paysages lunaires de Patagonie le fil conducteur de la longue marche de Santiago vers la rédemption. Ce n’est donc pas innocent si ce dernier se trouve être un décorateur d’intérieur : ce seront les décors extérieurs qui lui permettront justement de se reconstruire. A n’en pas douter, le propos est profondément chrétien, tant l’expiation du personnage principal est seule garante de son salut et de son retour, à la fin du film, à la civilisation.

Or, si la photographie de Nacido y Criado est magnifique, on peut dans le même temps se montrer plus mitigé vis-à-vis d’un scénario éprouvant, où le ton extrêmement sombre de l’histoire s’illustre par un minimalisme des dialogues, une succession d’ellipses narratives, de non-dits, de sentiments non exprimés. Parce que le drame qui se joue est avant tout celui d’un homme incapable d’extérioriser la tristesse d’avoir perdu les êtres aimés, on pourra comprendre l’hermétisme et l’austérité volontaires de la narration. Cependant, on a tout au long du visionnage du film la sensation qu’il manque ici quelque chose : un rythme un peu plus soutenu, des dialogues moins abscons, des personnages plus incarnés. Nacido y Criado est un « presque-chef d’œuvre », un film parfaitement maîtrisé par son auteur mais qui a les défauts de ses qualités : le perfectionnisme de Trapero étouffe son ouvrage, et sa théorie du deuil vide la démonstration narrative de celle-ci.

Cela n’en fait pas moins un film fascinant dont on ne ressort pas indemne, et qui souligne le dynamisme artistique du nouveau cinéma argentin. On attend ainsi avec impatience de voir à la fin de l’année Leonera, le dernier film de Trapero, présenté cette année à Cannes. Ce n’est pas par hasard s’il s’agit à nouveau d’un drame sur la désintégration d’une famille.

DVD TF1 video et Ocean Films

Fiche Film

Logo IEUFC