La Trilogie de la jeunesse - Nagisa Oshima

La Trilogie de la jeunesse - Nagisa Oshima

La Trilogie de la jeunesse - Nagisa Oshima

Article de Mathilde Durieux

La jeunesse, thème et style du nouveau cinéma de la fin des années 50, propulsé par une vague belle et bien mondiale… En témoigne cette Trilogie de la jeunesse de Nagisa Oshima, éditée par Carlotta Films, et réunissant trois des premiers films du cinéaste de la Shochiku : "Une ville d’amour et d’espoir", "Contes cruels de la jeunesse", et "L’enterrement du soleil".


La Jeunesse au coeur des premières oeuvres d’Oshima : d’une nécessité à un choix stylistique

Dès la deuxième moitié des années 50, le cinéma japonais souffre d’une raréfaction de son public. Les grands studios, et notamment la Shochiku, à laquelle appartient alors le jeune Nagisa Oshima, craignent pour leur survie. Dès lors, il apparaît que seul le jeune public peut parvenir à relancer la fréquentation des salles de cinéma. Qu’à cela ne tienne : les studios décident de confier la majeure partie de leurs projets à de jeunes cinéastes, parmi lesquels Oshima donc, et encouragent le choix de thèmes susceptibles d’attirer la jeunesse japonaise dans les salles. La majeure partie des œuvres qui voient alors le jour prend pour sujet la jeunesse, sa violence, sa condition dans le Japon contemporain, sa dureté. Sans compromis.

Une ville d’amour et d’espoir, Contes cruels de la jeunesse et L’enterrement du soleil constituent trois œuvres dont le style, le propos et l’intention sont relativement comparables. Toutes trois tournées au début de la carrière d’Oshima, elles trahissent déjà l’engagement politique particulièrement marqué du jeune cinéaste. Ce dernier en effet, très à gauche dans un Japon qui peine alors, comme tant d’autres à cette époque, à se débarrasser d’un style conservateur omniprésent, traduit autant ses convictions politiques par des œuvres imprégnées d’une compassion sincère pour les plus démunis, que par ses rapports mêmes avec l’équipe sur le plateau : Oshima fréquente les figurants et vit, le temps du tournage, dans les quartiers souvent misérables qui constituent le décor de ses films.
C’est dans ce cadre, et sur ce mode quasi empathique d’identification aux personnages, qu’Oshima traite la jeunesse. Car elle porte en elle, à ses yeux, cette même fêlure que celle des sans-le-sou, il lui consacre des portraits aussi vifs que sensibles, respectueux de ce qui constitue, avant tout, un état et non une conséquence.

Il lui accorde le même traitement qu’en ferait un documentaire, absolument fidèle à la réalité de la jeunesse japonaise d’alors, rugueuse et misérable dans Une ville d’amour et d’espoir et L’enterrement du soleil, sombre et violente dans Contes cruels de la jeunesse.
Dans une étreinte passionnée, il embrasse son sujet jusqu’à la fusion, préférant le contact direct avec les visages, plutôt que l’anonymat des foules. De fait, si le cinéma d’Oshima est politique et social, il n’est jamais statistique, et encore moins porteur d’un quelconque discours. Oshima montre plutôt qu’il démontre, fait de son sujet l’objet : sa thèse, c’est la vérité. Celle qu’il veut révéler est laide, par sa violence et son destin, et trop peu connue à son goût par la plupart des japonais. Il s’agit de confronter le public à la réalité, et, dès lors, les gros plans sont sans pitié, cruels même, parfois. Le montage, serré, joue le rôle de produit dopant, conférant à l’ensemble, par l’effet hallucinatoire de la vitesse, une charge émotionnelle conséquente.

 


Si l’individu a tant d’importance en tant que sujet, aux yeux d’Oshima cinéaste, c’est qu’il en a également, surtout même, dans la vie. Au croisement entre les philosophies platonicienne et existentialiste, Oshima conçoit en effet le monde comme composé par l’idée d’une part, et la volonté de l’autre. C’est cette dernière qui doit justement permettre à l’homme, peut-être plus encore que l’idée, de réaliser beaucoup, d’accomplir de grandes choses. Le seul reproche que ce profond humaniste pourrait faire aux individus, c’est de manquer trop souvent de volonté, de ne pas savoir brusquer leur destin.

C’est pourquoi Oshima, qui déclare dans ses Carnets, proposés en supplément de cette édition, que « le cinéma n’est véritablement politique que s’il remue les profondeurs de l’individu », tire d’abord le portrait de ceux qui, par passion amoureuse, conscience politique ou tout simplement de façon désespérée, se jettent tout entier, sans compter. Leur détermination seule fait d’eux des héros, et leur insolence infinie dégage un parfum ravageur de liberté.
Un garçon qui s’échine, pour survivre et nourrir sa mère et sa sœur, à vendre et revendre, interminablement, des pigeons qui reviennent toujours au foyer familial, dans Une ville d’amour et d’espoir.
Deux couples qui vivent leur passion et leur engagement politique indépendamment du regard que la société porte sur eux, dans Contes cruels de la Jeunesse.
Et ceux que le manque d’argent pousse à la violence, au trafic et au crime, dans L’enterrement du soleil.

 



L’insolence d’une jeunesse désenchantée

Par cette forme d’inconscience effrontée qui semble caractériser les jeunes héros de la nouvelle vague à travers le monde, les personnages de Contes cruels de la jeunesse et L’enterrement du soleil notamment, s’offrent la possibilité d’être cruels. Pas cette cruauté insidieuse qui s’infiltre dans leur quotidien, malgré eux ; mais une cruauté délibérée, voulue. Une vengeance, en quelque sorte. Au-delà des gros plans donc, et de la férocité d’un montage tranché, cette cruauté se traduit stylistiquement par l’inadéquation entre l’expression des acteurs, et la violence de leurs propos ou actions. Ce décalage, propre en partie à la culture japonaise, trahit, dans sa démesure, la maîtrise des personnages sur leurs émotions, leur connaissance intime du cours de leur propre destin.

Ce détachement cruel, c’est d’abord celui des amants de Contes cruels de la jeunesse : pris dans l’étrange schizophrénie des prémices de l’amour, Kiyoshi et Makoto, dans un seul et même élan d’érotisme absolu, s’aiment et se font du mal à la fois. Makoto se fait raccompagner en voiture par des inconnus qu’elle hèle, Kiyoshi les suit en moto. Les conducteurs, inévitablement, tombent sous le charme de la jeune fille, et l’invitent à prolonger la soirée de façon quelque peu plus grivoise. C’est alors que Kiyoshi entre en scène, qui arrive en sauveur, libère sa dulcinée, et vend à un prix exorbitant son silence aux vieillards dupés.
Susciter le désir de l’autre chez des inconnus est un jeu risqué, inconscient même. L’un et l’autre y perdront l’honneur et la vie.

 
  


À leur jeunesse fougueuse s’oppose la sérénité infinie du couple, un peu plus âgé, formé par la sœur de Makoto et un jeune médecin. Inspirés par la relation passionnée qui unit les deux jeunes gens, ils se retrouvent, et évoquent avec tendresse et nostalgie leur propre jeunesse, perdue désormais. Eux aussi ont été en guerre contre la société, à la différence près que leur arme était politique. Ne reste de leur combat qu’une impression de vanité, sublimée dans une séquence à couper le souffle, où leurs commentaires hors champs sont chorégraphiés par les caresses de Kiyoshi sur le visage endormi de Makoto: « C’est du passé. C’est vrai, nous avons voulu changer la société. Mais nous nous sommes fourvoyés. Nous avons commis des erreurs. On a essayé mais on n’a pas déplacé les montagnes. Dans notre impatience, nous nous sommes blessés. » Le nihilisme de Kiyoshi détruit, par son expression – « Nous n’avons pas de rêves, c’est pourquoi nous ne serons jamais comme vous ! » – et son incarnation – il croque alors rageusement dans une pomme, les commentaires apaisés des jeunes adultes. Makoto et Kiyoshi, à la différence de leurs aînés, ne tentent pas de refaire le monde, mais de faire devenir réalité leurs désirs : c’est la violence même de leurs efforts qui les tuera.

 



L’alchimie délicate entre cinéma politique, social et expérimental


L’Enterrement du soleil est sans aucun doute le film le plus symptomatique, parmi les œuvres proposées par ce coffret, du désir d’Oshima de tourner des films à la fois engagés, fidèles à la réalité sociale et d’un style neuf. Tourné dans le plus étendu et pauvre des bidonvilles de la banlieue d’Osaka, le film dépeint la vie de jeunes habitants du quartier : Tatsu et Takeshi, enrôlés dans le gang d’un parrain local, Shin, et Hanako, jeune fille qui offre de son temps aux plus misérables de la ville, en échange de leur sang. D’une violence implacable, tant dans son récit que dans un style proprement haché, le film frappe par la contemporanéité de ce qu’il dévoile.
Trafic d’états-civils, banque du sang, immense réseau crapuleux, à la mesure du dénuement matériel et psychologique des individus.
 

Une ville d’amour et d’espoir
adoptait d’abord, par nécessité, un peu de la mièvrerie sentimentale dont témoignent l’institutrice Akiyama et la jeune étudiante Kyoko, à l’égard de Masao, jeune garçon que la pauvreté éloigne peu à peu du système scolaire. Puis, le film cédait devant la fière détermination de son jeune héros, décidé à se passer de la condescendance de ses aînées, et se teintait d’accents néoréalistes empreints d’une mélancolie sincère. Mais, pour Oshima, le style doit avant tout servir le sujet, quitte à bondir, au gré du destin des personnages, d’un extrême formel à l’autre. Contes Cruels de la jeunesse et L’enterrement du soleil se parent ainsi de couleurs vives et tranchées, le montage nerveux s’inspire des films noirs américains, l’utilisation de la musique se fait d’une façon particulièrement libre. En témoigne notamment la séquence hallucinée de lutte au corps-à-corps entre Takeshi et un jeune loubard du gang, dans L’enterrement du soleil : la caméra tourne, interminablement, autour des deux jeunes hommes, éblouis de lumière au milieu d’un terrain vague, électrisés par les sautillements joyeux d’un « chachacha » d’ascenseur.

A la différence de Godard, qui à la même époque, avec A bout de souffle, partait en quête d’une renaissance du cinéma en tant que tel, le cinéaste japonais, finalement assez peu cinéphile, considère plutôt le cinéma comme une arme politique permettant de mettre en lumière la société actuelle. S’il est donc bien question de cinéma du réel, fidèle aux réalités sociales, pour autant, inspiré par le travail d’Alain Resnais et principalement par Nuit et Brouillard, dont le caractère universel du propos l’impressionne, et qu’il tente de décliner avec son chef d’œuvre Nuit et brouillard au Japon, Oshima désire ancrer ses propres films dans une démarche expérimentale lui permettant de coller au mieux aux humeurs de ses personnages. Dès lors, son cinéma choisit l’abstraction : en témoigne par exemple l’obsédante image de rondins de bois flottant sur l’étendue d’eau qui entoure les deux amants de Contes cruels de la jeunesse, ou le décor d’une ville figée par la lumière de ses néons, sans autre trace de vie que celle de ses héros, dans L’enterrement du soleil.
Pour Oshima, c’est bien le décor, le contexte « naturel » en tant qu’état, dans son abstraction, qui explique et nourrit, du moins en partie, le destin des protagonistes de ses oeuvres.
Aussi bien réel qu’abstrait, politique que social, engagé qu’expérimental, le cinéma d’Oshima est, toujours, d’une rareté particulièrement rafraîchissante…
 

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