Coffret 2 comédies de Douglas Sirk – Carlotta Films

Coffret 2 comédies de Douglas Sirk – Carlotta Films

Coffret 2 comédies de Douglas Sirk – Carlotta Films

Article de Mathilde Durieux

À la faveur d’un coffret réunissant deux des comédies réalisées par Douglas Sirk au début des années 50 et de sa carrière chez Universal International, Carlotta Films propose de revisiter la filmographie du maître du mélodrame, et d’assister à la mise en place formelle et thématique de son œuvre à venir…


Il y a dans les comédies No Room for the groom et Qui donc a vu ma belle, la même omniprésence de codes stylistiques, la même surcharge formelle que dans les mélodrames flamboyants qui firent la renommée de Douglas Sirk, tels Le Temps d’aimer et le Temps de mourir, ou Mirage de la vie. Quelque chose de cette distance perpétuellement adoptée par le cinéaste sur son œuvre, de cette glace invisible qui recouvre et fige chacun des plans.
Car, même quand le ton se veut léger, la filmographie du cinéaste, originaire de la nation qui a vu naître l’expressionnisme, n’en demeure pas moins investie par une réflexion profonde sur la représentation et la théâtralité, ainsi que sur les liens qui unissent ces deux notions. Dès lors, teintes saturées et jeux de miroirs, esbroufes scénaristiques, pathos dégénéré et situations rocambolesques prennent tout leur sens. Inscrits dans une lecture acerbe de la société américaine, ils composent une comédie humaine d’autant plus juste qu’elle prend pour sujet l’Amérique moyenne, ce vaste ventre mou qui, depuis, s’est répandu un peu partout à travers le monde.

No Room for the groom est, sans conteste, le plus léger des deux films ici présentés.
Intégralement concentré autour du désir sans cesse refoulé de deux jeunes époux, et du burlesque des situations qui empêchent Alvah et Lee de s’aimer, le film tire moins son intérêt de l’effet comique suscité, finalement quelque peu daté, et presque maladroit parfois, que de ces détails de mise en scène qui précisent le regard du cinéaste, et dénotent déjà une certaine ironie de la part de celui qui, sur le plateau, passait pour un véritable tyran.
Les coulisses ont d’ailleurs, comme le révèlent les suppléments proposés par cette édition, leur importance dans la lecture de la comédie, les deux acteurs principaux, Pipper Laurie et Tony Curtis ayant eu, par le passé, une aventure certes chaste, à l’image de leur relation dans le film, mais bien présente encore dans leurs esprits au moment du tournage. C’est ce qui ajoute sans doute une tension particulière, presque magnétique, à leurs scènes communes à l’écran.
 
             

Car, plutôt que la naissance d’une véritable histoire d’amour, il est question ici d’une lune de miel quasi exclusivement composée de complications relationnelles dignes de chamailleries écolières. Aux jeunes naïfs, doucement saisis par la grâce d’une fragrance de nuit de noces – impossible d’oublier les mimiques ahuries de Tony Curtis, humant l’air délicatement parfumé par le Fille d’Eve que porte Lee – succèdent en effet, presque immédiatement, les disputes de deux pestes immatures. De fait, après la varicelle, c’est la guerre de Corée, puis, l’invasion de la maison d’Alvah par une armée de cousins issus de la famille de Lee, qui privent les mariés du bonheur commun, et retardent sans arrêt la vie conjugale. Empêchés de communiquer, ils ne peuvent bientôt même plus s’approcher l’un de l’autre.

Or, c’est justement là où la légèreté se devrait d’être la plus prégnante, quand le scénario atteint des sommets de burlesque et oblige les époux à faire la queue pour entrer dans leur propre salle de bains, ou lorsque la cloche sonne le dîner et qu’une foule compacte envahit la salle à manger, empêchant Alvah et Lee de choisir leur chaise, que l’absence de fantaisie est la plus frappante. Car, en soulignant à l’excès le décalage, en appuyant plus que nécessaire sur ce qui tire justement son effet comique de son inscription dans le quotidien, de sa qualification de banal par le regard des protagonistes – en-dehors d’Alvah, bien sûr – Sirk fait preuve d’une certaine maladresse.
Le rire est davantage suscité par la dualité inhérente au récit, et tout droit venue du théâtre ancien, qui fait s’affronter des figures stéréotypées dans une galerie de personnages proprement moliéresques : la mère acariâtre, égoïste et snob, qui n’est pas sans rappeler le personnage récurrent du père avare et prétentieux des comédies de Molière – il serait intéressant d’ailleurs de procéder à une analyse plus approfondie de ce changement de genre à travers le temps ; la tante provinciale, aussi généreuse que la mère est vénale ; le petit cousin, hyperactif pourri gâté …



Enfin, l’ironie propre à la filmographie de Sirk, qui s’exprime essentiellement par le cadre et la composition des plans qu’il permet, propose une lecture tacite de No room for the groom, plus évidente encore dans Qui donc a vu ma belle?. De fait, la comédie oppose à un univers matériel destructeur – la maison et une belle-mère envahissante qui y a établi ses quartiers, M. Strouple, son usine, et l’argent que cette dernière incarne – le personnage d’Alvah qui, bien que dépossédé de ses biens, maison et vignes y compris, ne cesse de placer son bonheur avec Lee au-dessus de toute chose.
Finalement, ce sont les éléments du contexte spatio-temporel qui défont ici l’union, du moins tentent de la rendre impossible : dès le début du film, le glas est sonné sur le mariage des jeunes époux, prodigué au milieu d’une zone industrielle dédiée à l’union, où prêtres et hôtels se livrent une concurrence effroyable. Le libre marché, l’hypocrisie d’un système où l’indépendance du choix se dessine comme un vaste trompe l’œil, piègent les deux protagonistes dès les prémices du récit. Déjà, l’obsession de la vanité transparaît.

Car, et c’est bien ce qui crée cette distance si particulière qui sépare Sirk de ses propres œuvres, les yeux du spectateur sont sans cesse forcés à loucher par une mise en scène qui encourage une autre lecture de la comédie, plus cynique, moins légère. Il ne s’agit pas d’un quelconque second degré employé pour ses vertus comiques, pas non plus d’une mise en abîme de l’œuvre, au profit d’une réflexion sur celle-ci, et plus généralement sur l’art. Cette distance, c’est celle qui offre la possibilité de déceler la vision que porte Sirk sur ses personnages, leurs motivations, leur existence. Celle qui débarrasse de toute empathie, qui place perpétuellement l’œil à la frontière entre l’écran et l’objet filmé, au poste de juge arbitre, en quelque sorte.

 
    

Il est question, principalement, de vénalité, et sans doute plus encore dans Qui donc a vu ma belle ?, délicieuse fable qui raconte la visite que rend Samuel G.Fulton, presque vieillard mais millionnaire, à la famille de celle qu’il avait failli épouser, quarante ans plus tôt. Se faisant héberger incognito chez ces gens, il les observe, s’amuse de leurs travers, et, par l’argent qu’il leur offre, puis son regard, les manipule. Tout comme Sirk, bien sûr.
 En effet, l’argent transforme les membres de cette famille en véritables rapaces, ivres de vanité et de sottise. Au luxe dont se parent le foyer ainsi que ses habitants, répond une sensation de facticité, d’hypocrisie envahissantes.
À l’image de Tout ce que le ciel permet, bien qu’il ne soit pas possible ici de parler, véritablement, de tragédie, c’est la lumière et la composition que Sirk emploie, qui encadrent la lecture de l’œuvre, et permettent à celle-ci de gagner en profondeur. Ce sont ces pans de murs, fenêtres, miroirs et autres obstacles au regard, ces contre-plongées subites, qui guident l’œil et structurent le champ, soulignant l’enfermement de l’un, la démesure et l’énergie de l’autre. La composition, chez Sirk, devient ainsi l’art de faire parler les décors et accessoires, à la manière du vieillard de Qui donc a vu ma belle ?, disposant les hommes les uns face aux autres comme des poupées dans leur maisonnette, ce centre névralgique incontournable de la culture américaine qu’est le foyer familial...
 

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