Chris Marker : le grand détournement


Chris Marker : le grand détournement

Autant cinéaste que sociologue, ethnologue que poète, idéaliste que dépressif, Chris Marker a bâti, au fil des longs-métrages, le témoignage lucide d’un penseur du contemporain, habile manipulateur de sons et d’images.

Article de Mathilde Durieux



Pourquoi quelquefois les images se mettent-elles à trembler ?

Tandis que sur l’écran s’animent les figures de ceux qui, alors étudiants, écrivent peu à peu l’histoire à coups de pavés et de poings serrés, Chris Marker énonce ce qui constitue certainement le principal objet de sa quête, tout au long du documentaire Le fond de l’air est rouge. Décortiquer l’histoire, déconstruire les mythes, image par image, dédramatiser, au sens littéral, quelques-uns des événements les plus marquants de l’après-guerre : là semblent résider le propos du cinéaste ainsi que le principal mérite de ses films.

Exemple rare de pudding cinématographique réussi, Le Fond de l’air est rouge est composé d’images de toutes sortes, de toutes provenances : chutes de reportages, images officielles, bouts de pellicule négligés par d’autres… Dans ce magnifique documentaire consacré à la tourmente politique et sociale de la fin des années 60, le geste du réalisateur consiste à réunir d’abord, et à « faire parler » ensuite, des documents d’archives d’une rareté qui n’a d’égale sans doute que l’immense valeur, aux yeux de l’historien Marker.

Ainsi de ces images de Mexico, Prague, Berlin, Paris, déformées par la sourde secousse du printemps naissant de 68 : interrogées dans leur frémissement, leur interminable tremblement, ces prises de vues ratées deviennent, grâce au montage de Chris Marker, le symptôme de l’importance historique des événements filmés, l’indice d’une possibilité, d’une faille dans le système. Peu importent les tressautements : si le centre de l’image est flou, c’est car l’espoir était, alors, absolument légitime. En réalité, la faible qualité de ces images témoigne de leur authenticité, et ne les rend que plus poignantes encore.

Démonter le décor de chaque scène de théâtre, démaquiller chacun des protagonistes.
Lorsque Fidel Castro lit la lettre du Che, le regard ténébreux, Chris Marker scrute le jeu d’un comédien au sommet de son art. Et si l’émotion se lit d’abord dans le silence du cinéaste, celui-ci reprend rapidement son travail d’analyse. Une fois encore, c’est en réunissant plusieurs documents d’archives, en l’occurrence différents discours de Fidel Castro, que Chris Marker s’amuse à défaire le mythe d’un leader dont une partie du charisme sur scène tient à une manipulation quasi frénétique des micros de la tribune. Rendus immobiles par la rigidité systémique d’un Parti puissant, ce sont ces mêmes micros qui, lors d’un discours en Chine communiste, troublent l’acteur. Devenu hésitant, Castro n’est alors plus que l’ombre de lui-même, et Cuba le triste souvenir d’un rêve inachevé.





Le cinéma de Chris Marker est empreint d’un violent pessimisme. Habile monteur, le cinéaste est aussi fin mélomane. Il connaît la force de persuasion d’une bande son, et fait défiler, au même rythme que les images qui apparaissent à l’écran, un impressionnant mixage sonore. Lors des premiers événements de mai, un orchestre s’accorde dans la fosse, procurant une tension quasi palpable aux images d’archives. Les dissonances se font ensuite de plus en plus éclatantes, à mesure que les manifestants se font violenter plus durement, jusqu’à créer un sentiment de malaise relativement prégnant. De même lors de la manifestation déclenchée près du Pentagone, et rythmée par un grondement sourd et grandissant, dans le documentaire réalisé en collaboration avec François Reichenbach et proposé en supplément au sein de ce coffret, La sixième face du Pentagone. Procédé plus efficace encore dans le cas d’un documentaire, la dysharmonie ainsi créée impressionne, saisit. Et si d’adhésion à un quelconque discours politique il n’est point question ici, du moins la mesure quasi physique de l’ampleur des événements, de leur consistance historique ainsi que de la fatalité qui les nourrit, est-elle rendue inévitable.

Le pessimisme de Chris Marker, c’est aussi ce contraste poignant entre les commentaires radiophoniques affolés des événements parisiens de mai, et les images tranquilles des rues presque désertes de certains arrondissements de la capitale. Seules quelques explosions visuelles témoignent de la révolte qui anima pour un temps le centre de la ville. Pour Chris Marker certainement, 68 en Europe contenait le germe de son échec dans l’hétérogénéité de ses mouvements révolutionnaires: l’impossibilité de l’union réelle entre étudiants et ouvriers, entre un mouvement libertaire et un mouvement social, est résumée dans une magnifique lettre lue par le cinéaste, tandis que défilent à l’écran les toits blafards d’une usine : « Je n’ai pas, je n’ai jamais eu ce vrai courage quotidien, qui consiste à sacrifier complètement sa personnalité et sa personne pour être efficace. (…) La classe ouvrière n’est ni belle, ni bonne, ni romantique. Elle est brutale. La classe ouvrière a raison. Elle n’a pas besoin qu’on l’explique. »
Le fatalisme latent dont fait preuve ici le cinéaste, à l’image des interventions de Jorge Semprun, lui fut d’ailleurs reproché lors de la sortie du film en 1977, par une gauche qui craignait plus que la peste les effets dévastateurs sur son électorat d’un nihilisme démobilisateur.

Car 68, selon Chris Marker, semble être victime de la même déchirure que celle qui, au sein de la réflexion philosophique d’alors, fait s’affronter existentialisme et structuralisme : une déchirure sociale – ouvriers et étudiants, géographique – le Sud contre le Nord, déjà, et historique, avec la fin, peut-être, des grands idéaux collectifs.

Le fond de l’air est rouge est l’œuvre d’un visionnaire, au sens propre comme au sens figuré : l’œuvre d’un cinéaste qui, au terme d’un mûr travail d’observation, sait percevoir dans le seul regard, dans la seule mine inquiète de Nixon sur le parvis de Notre-Dame, lors de l’enterrement de Pompidou, les bouleversements historiques à venir. Un homme à qui l’on ne fera plus jamais croire que les images sont objectives.


Coffret Chris Marker : Le fond de l’air est rouge
180 min, 1977
ArteVideo

Suppléments
:
A bientôt j’espère, de Chris Marker et Mario Marret
Puisqu’on vous dit que c’est possible, de Chris Marker
2084, de Chris Marker
La sixième face du Pentagone, de Chris Marker et François Reisenbach
L’ambassade (film anonyme)

A lire également sur Il était une fois le cinéma :
Le documentaire, un autre cinéma, d'Albert Montagne (Big Blog, notes cinéphiles, www.albertmontagne.blogspot.com)


Fiche du film


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