Jean Marie Straub et Danièle Huillet. Des films puissants, un style épuré et envoutant. La période allemande du couple réalisateur est d'une richesse vertigineuse.
Coffret 3 DVD sans bonus :
DVD 1 : Machorka-Muff (1962 - 16 mn 51 sec - NB) et Non réconciliés ou La Seule violence aide où la violence règne (Nicht versöhnt oder Es hilft nur Gewalt, wo Gewalt herrsht - 1964 - 49mn 53 sec - NB).
DVD 2 : Moïse et Aaron (Moses und Aron - 1974 - 102 mn 18 sec - couleur)
DVD 3 : Introduction à la "Musique d'accompagnement pour une scène de film" de Arnold Schoenberg (Einleitung zu Arnold Shoenbergs Begleitmusik zu einer Lichtspielscene 1972 - 15 mn 43 sec - couleur et NB) ; Du jour au lendemain (Von heute auf morgen - 1996 - 59 mn - NB)
Editions Montparnasse, le coffret Jen Marie Straub et Danièle Huillet volume1 période allemande est sorti le 16 octobre 2007.
Des lignes et des chemins de fer. Solution finale ! Des mots éparpillés ici et là, caressant nos frayeurs, nous remémorant des faits historiques indéniables et horribles. Ce fut les camps de concentration, le nazisme, le deuil, le génocide et l’antisémitisme. Rossellini a compris tout cela bien avant tout le monde lorsqu’il place sa caméra au beau milieu d’une Rome en ruines. Son regard, sa justesse de ton prennent de l’ampleur et désacralise un sujet casse-gueule. Plus tard, les auteurs en général ne pourront plus créer sans songer de près ou de loin à la Shoah, à cette chose venue d’une autre planète, à ce travail de mémoire. Des cinéastes tels que Godard, Fuller et même Spielberg ont interrogé des corps, des chiffres, des mots pour tenter de percer cette honte, pour tenter de comprendre, pour ne plus laisser passer ça.
A leur manière, le couple vedette discrète du cinéma français, Jean-Marie Straub & Danièle Huillet, ont questionné cette thématique du deuil durant des décennies, fabriquant par la même occasion une œuvre limpide, efficace et diaboliquement classique. En utilisant l’histoire du cinéma (les genres hollywoodiens par exemple), en définissant le cinéma comme une réelle expérience du cinéma, en chantant leur propre internationale, les deux poètes de l’image ont tout simplement résisté face aux vieux cahiers des charges poussiéreux qui polluent les médiathèques environnantes.
En revoyant ces films issus de la période allemande, on est très vite troublé par la mise en scène spatiale utilisée pour travailler le deuil et la résistance. Dans Introduction à la « musique d’accompagnement pour une scène de film » de Arnold Schoenberg, la mémoire de Schönberg (génial compositeur de Moise et Aaron et Du jour au lendemain) est retranscrite sans pathos par le biais d’une lettre filmée adressée à son ami, le peintre Kandinsky, et dans laquelle il écrivit ces phrases restées dans l’histoire : « Ce que j'ai été forcé d'apprendre l'année dernière, je l'ai enfin pigé, et je ne l'oublierai jamais. À savoir que je ne suis pas un Allemand, ni un Européen, pas même un humain peut-être (en tout cas, les Européens me préfèrent la pire de leurs races), mais que je suis Juif... J'ai entendu dire que même un Kandinsky ne voyait dans les actions des Juifs que ce qu'il y a de mauvais, et dans leurs mauvaises actions que ce qu'il y a de juif, et là, je renonce à tout espoir de compréhension. C'était un rêve. Nous sommes deux types d'hommes. À tout jamais ! » L’art des Straub & Huillet est de simplifier le verbe et de le filmer sans pour autant sombrer dans une neutralité cinématographique. Un cadre straubien est vidé de tout artefact, laissant au spectateur le plaisir de tirer vers lui une couverture sociale et culturelle qui lui conviendrait. Il faut savoir faire des concessions pour apprécier une œuvre intelligente !
La notion de résistance se dédouble d’un travail sur la notion d’enregistrement. Les films du volume 1 du coffret de la période allemande des Straub-Huillet érigent le montage comme système. La fixité du plan et l’hermétisme que cela implique demandent un effort important de la part du spectateur. Il est ô combien difficile d’entrer dans leurs films sans dépasser les idées reçues, sans oublier tout ce que nous avons pu voir auparavant. Leurs films sont puissants visuellement. L’on peut s’émerveiller devant les plans fixes sur Moïse ou Aaron, l’on peut être subjugué par la froideur d’Introduction à la « musique d’accompagnement pour une scène de film » de Arnold Schoenberg. Il n’en demeure pas moins que la valeur réflexive de leurs films, grâce au traitement du temps et au travail du redéploiement de l’espace, génère un inconfort délicat à dompter. Moïse et Aaron est un film magistral pour cela. Le second plan du film est un plan séquence de plusieurs minutes sur la vocation de Moïse : la caméra quitte sa ligne de force, le centre, pour s’envoler vers le ciel. Ce type de procédé, qui n’est pas exclusif dans leur œuvre et qui n’est qu’une facette du couple réalisateur, permet d’atteindre une plénitude spatiale, métaphysique, en liant la terre, le ciel et l’horizon. La longueur du plan, la lenteur du mouvement réservent soit leur lot de déceptions pour les spectateurs n’arrivant pas à se dédouaner d’une culture cinématographique jusque là vierge de toute expérience expérimentale du cinéma sur lui-même, soit une forte admiration quant à la qualité visuelle et sonore des films conçus par Danièle Huillet et Jean Marie Straub.
De même, si l’on se penche sur Machorka-Muff ou Du jour au lendemain, les scènes d’intérieur irradient le même principe. Seulement, l’espace s’ouvre en lui-même. Le travail opéré fonctionnerait grâce à un système de vases communicants. Comment en arrive t-il à un tel résultat ? En ravivant au montage un quadrillage de l’espace que seul le cinéma muet se permettait de créer pour résoudre le problème de la place de la caméra, que cela se produise sous un axe latéral et vertical ou que cela s’engendre dans les diagonales. De nombreuses ressources de l’espace sont montrées. Chaque plan perce l’écorce du précédent. Leur mise en scène s’appuie sur un paradoxe parfois impossible à digérer : le plan à l’écran est une ouverture par rapport au plan précédent. Et cela, même s’il s’agit d’une scène en intérieur. L’imbrication est prépondérante, l’épaisseur, la densité concrète. L’entralecement dont il est question se manifeste dans le film Moïse et Aaron, où l’espace vital est réduit jusqu’à l’étouffement. Les champs/contre-champs entre les deux frères filment chaque personnage en réaction des propos de l’autre lors des sensationnelles performances vocales de Moïse et Aaron. De fait tout nous est montré : le comique dans le vaudeville Du jour au lendemain, le cynisme dans Machorka-Muff, le cri du cœur et de l’âme dans d’Introduction à la « musique d’accompagnement pour une scène de film » de Arnold Schoenberg. Résolus à filmer les expériences extrêmes de la vie, le temps et l’espace, dans leurs apogées cinématographiques, les Straub-Huillet font souffler un vent de folie dans la relation passionnelle qui les unit au cinéma et à leurs fictions. La codification parfaitement huilée de leurs films, le sytème récurrent, rimé des plans qu’ils montent n’engagent qu’un seul et même rythme : celui de l’effort, de la souffrance, d’une poésie de l’atroce et de la désacralisation.
Le temps, l’enregistrement. Une négation radicale d’un cinéma qui ne se veut pas et qui n’est pas comme les autres. Un bras d’honneur jouissif et élitiste qui ne se voudrait pas accessible à tous. Il n’empêche que l’apparent calme, l’apparent statisme de leurs œuvres recèlent un tourbillon extrèmement puissant, une vérité cinématograhique trop méconnue. Les films des deux auteurs français se regardent et se comprennent comme une masse indivisible et unique. Un pur moment de cinéma.