DVD Pere Portabella – OEuvre complète

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De Christopher Lee à Bach, de l´art à la politique, la filmographie de Pere Portabella disponible en DVD.

Que ce soit dans le champ du film engagé (documentaire ou de fiction) ou dans celui d’un cinéma réflexif prompt à s’intéresser aux caractéristiques mêmes de son médium, peu de choses ressemblent au travail de Pere Portabella. Mal connu, peu diffusé et surtout assez rare (de nombreux courts métrages, mais seulement trois longs depuis 1976), le cinéaste espagnol – qui, dès 1970, cesse de demander des autorisations de tournage et de diffusion, cantonnant alors volontairement ses films aux cercles militants donc loin des circuits de distribution officiels – se retrouve finalement plus proche des courants artistiques et des mouvements de pensée de son époque que de l’histoire du cinéma industriel et commercial.

Né à Figueras en 1929 dans une famille conservatrice, proche de Franco, Pere Portabella acquit une petite notoriété au début des années 1960 comme producteur des Voyous (1960) de Carlos Saura ou surtout de Viridiana (1961) de Luis Buñuel. À son départ pour l’Italie suite au scandale de Viridiana, il travaille comme co-scénariste au Moment de la vérité (1965) de Francesco Rosi.
Dès son premier court métrage en 1967, il va à l’encontre de l’idéal de transparence du cinéma classique qui doit faire oublier sa structure pour l’adhésion et le plaisir du spectateur. Conçu avec le poète Joan Brossa, Ne comptez pas sur vos doigts remplace le récit aristotélicien par des techniques empruntées à la publicité. Dans cet essai, il n’y a pas de place pour l’hésitation ou le remplissage. Gros plans, split screens, intertitres graphiques, ouvertures à l’iris, alternance du noir et blanc et de la couleur : tout vient réveiller le spectateur de sa confortable passivité. Chaque image de ce film archi découpé fonctionne comme un slogan qui décrit le monde moderne comme bouffi par l’individualisme et le lissage de la consommation de masse. Portabella poursuit sur cette lignée en 1968 dans un film où l’influence du Buñuel surréaliste se mêle à un engagement plus directement politique. Le titre, Nocturno 29, évoque le nombre d’années écoulées depuis le début de la dictature franquiste. Ces films forment un croisement improbable, mais en fait assez logique, du pop art et du cinéma situationniste français.

 

 

Avec Vampir-Cuadecuc (1970), il attire un peu plus l’attention internationale. Il faut dire qu’il a des arguments de poids avec la présence de Christopher Lee à l’affiche. Portabella filme le tournage des Nuits de Dracula (1970) de Jesús Franco. Il s’agit d’un making of avant l’heure, mais dénué de toute valeur publicitaire ou informative sur le film. En lieu et place d’une pellicule, il utilise un négatif son pour tourner. Les images sont donc muettes dans un noir et blanc très contrasté dégagé de tout effet d’ombres (1). Si Vampir-Cuadecuc possède une ambiance étrange et horrifique, il ne montre jamais le tournage dans ce qu’il peut avoir de spectaculaire, Portabella cherchant d’autres angles, d’autres points de vue, parfois assez éloignés. On est face à une mise en scène de la mise en scène. Une musique en rupture totale finit de mettre le film de Jesús Franco à distance. Les Nuits de Dracula sert en fait de matière première à la constitution d’un autre film. Présenté en marge du Festival de Cannes en 1971, le film fut une sacrée surprise pour les férus de cinéma fantastique venus surtout pour la présence de Christopher Lee et avoir un avant-goût des Nuits de Dracula encore inédit en salles.

Vampir-Cuadecuc, comme les courts métrages documentaires sur la musique de la même époque (Playback, 1970 ; Action Santos, 1973), déconstruit point par point son sujet pour en révéler les constituantes et en dévoiler le fonctionnement dans la lignée du structuralisme ou de l’art conceptuel qui lui est contemporain. La série de films consacrés au peintre Joan Miró relève du même esprit. Ils montrent la naissance d’une œuvre : la coulée des sculptures de bronze (Miró – La Forge, 1973) ou l’élaboration d’un tapis (Miró – Le Tapis, 1973) en laissant longuement la parole aux artisans avec lesquels l’artiste travaille. L’Autre Miró (1969) est une réponse à la récupération politique du peintre par le franquisme : Portabella propose à Miró la réalisation d’une fresque éphémère sur la façade vitrée d’un bâtiment. L’œuvre naît dans la rue, en public et en direct, sous le viseur de la caméra avant que l’artiste ne la détruise. Cette alliance entre art et politique se retrouve dans Aidez l’Espagne (1969) dans lequel le réalisateur mêle aux images de la guerre civile des panoramiques sur la série Barcelona (1939-1944) de Miró. Aux images de la ville détruite semble répondre un balayage sur les peintures. Témoin de son époque, Portabella l’est encore quand il interroge le passage difficile de la dictature à la démocratie (Rapport général sur quelques questions d’intérêt pour une projection publique, 1976).

 

 
L’Autre
Miró (1969) & Miró – Le Tapis (1973)
 
 
« Bach est la seule chose qui nous rappelle que le monde n’est pas un échec. » Emil Cioran

Passé 1976, l’engagement prend le pas sur la carrière cinématographique. Il est élu sénateur en 1977 et participe à la rédaction de la nouvelle constitution du pays. Il réalise Pont de Varsovie en 1989 sur les classes intellectuelles espagnoles et il faut attendre la fin des années 1990 pour le voir revenir à la réalisation avec des courts métrages. En 2007 sort son film le plus beau à ce jour. Le Silence avant Bach fait preuve d’un apaisement inattendu tout en conservant ce qui fait le style du cinéma de Portabella. Il applique son intérêt pour la musique à la figure du compositeur allemand. Le Silence avant Bach n’est pas un biopic. Il mêle fiction et documentaire pour une œuvre où se croisent plaisir esthétique et volonté pédagogique. Le film se déroule sur le mode de la visite : visite à Bach, sur les traces de Bach et de son œuvre. Costumé en Bach, un guide touristique nous accompagne dans la biographie du musicien. Celle-ci se poursuit ensuite à bord d’un bateau-croisière à Dresde à la découverte de la genèse des Variations Goldberg (1741) et plus tard, dans une brève scène de fiction, reconstituant la découverte par le compositeur Felix Mendhelson, dans les années 1830, de partitions de son prédécesseur alors oublié. Quand un Bach fictif apparaît à l’écran, c’est en s’adressant directement à la caméra pour faire lui-même les présentations et évoquer ses techniques musicales naissantes, ou encore pour expliquer à son plus jeune fils comment interpréter l’un de ses préludes. Plus qu’au compositeur, c’est à la musique que Portabella s’intéresse. Elle est donc le plus souvent au premier plan, sans filtres ni barrières. Le Silence avant Bach s’ouvre sur un incroyable plan-séquence montrant un piano mécanique jouant et se déplaçant seul dans un espace vide. L’instrument, dont le mécanisme intérieur est rendu visible, semble danser au sein du plan. Plus loin, la caméra filme en plongée une partition qu’elle dévoile en travelling au rythme de la musique. Magnifique synesthésie, Le Silence avant Bach vient mettre en images la musique, non pas en l’illustrant, mais en tentant d’en trouver, à partir de ses constituants mêmes – instruments, partitions -, une forme visuelle.

 

 

C’est finalement cette dimension largement pédagogique qui marque à la vision de la filmographie du réalisateur. Courts et longs métrages, fictions et documentaires, chaque film met en œuvre la constitution même de son sujet. Déconstruire le monde pour mieux le comprendre, tel semble être l’idéal de Portabella, l’homme et le réalisateur.

 
 
Pere Portabella – Œuvre complète
– Coffret DVD édité par Blaqout – Disponible depuis le 3 décembre 2013.

Suppléments : le huitième disque présente les documentaires Pere Portabella, cinéaste, Portabella et le deuxième Franco (Rencontre avec Jean-Pierre Bouyxou) et Rencontre avec Jean-Paul Aubert, proposant tous trois des lectures passionnantes de l’œuvre du cinéaste espagnol.

Le Silence avant Bach et Vampir-Cuadecuc sont aussi disponibles à l’unité.
 

(1) Portabella souhaitait même à l’origine tourner le film sur de la pellicule périmée.


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