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Du papier à l´écran : la deuxième vie des auteurs de BD

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Alors que sort le très réussi « Les beaux gosses » de Riad Sattouf, l´occasion était trop belle de parler de ces auteurs-dessinateurs de bande-dessinée qui ont franchi le cap de la réalisation. Qu´ils adaptent leur propre travail littéraire à l´écran ou qu´ils passent de l´autre côté de la caméra par simple envie, le constat est le même : les artistes de BD sont souvent irrésistiblement attirés par le cinéma.

Enki Bilal, Frank Miller, Riad Sattouf, Marjane Satrapi, Vincent Paronnaud, Neil Gaiman, Didier Tronchet, Gérard Lauzier… Ces gens-là ont plusieurs choses en commun : ils sont tous (ou ont été) auteurs-dessinateurs de bandes-dessinées ; ils ont tous vendu beaucoup d’albums ; ils ont tous un certain talent. Et surtout, ils ont tous réalisé au moins un film pour le cinéma. Mais comment s’étonner qu’ils soient attirés par le grand écran quand la grande majorité des adaptations de BD ou comics assure un succès faramineux au box-office ? Astérix et Obélix : mission Cléopâtre, Spiderman 1,2,3, Sin City, Watchmen… La liste est longue, pour ces dix dernières années, des transpositions de BD au ciné ayant cassé la baraque.

Et pourtant, peu de ces films sont adaptés par leurs auteurs eux-mêmes, quand bien même l’on penserait qu’ils seraient les plus à même de rendre l’atmosphère et l’univers qu’ils ont créés, parfois de toutes pièces, dans leurs ouvrages. Peut-être cela participe-t-il justement du désir qu’ont une poignée d’entre eux de se poser en tant que réalisateur : sous leur œil averti, le résultat devrait être probant, non ? Pas forcément, au final. Mais peu importe. Ce qui compte, c’est cet engouement que connaît le cinéma de la part des dessinateurs de BD, qui n’hésitent plus à se lancer dans l’aventure du grand écran, parfois avec bonheur, parfois moins. Font-ils tous les mêmes films, une fois derrière la caméra ? Non plus. C’est peut-être ce qui rend le phénomène le plus intéressant. Là où un Bilal colle au plus près de ses planches de dessin, Joann Sfar tourne un biopic sur Gainsbourg. Les auteurs de BD ont parfois une deuxième vie au cinéma, oui, mais pas toujours la même.

Le monde potache des « vieux de la vieille »

Quand Didier Tronchet sort diplômé de l’Ecole de Journalisme de Lille en 1988, il a déjà plusieurs volumes de Raymond Calbuth à son actif, la série d’albums qui l’a fait connaître et dont le tome 4, Chasseur de gloire, a reçu le prix Alph’Art humour du festival d’Angoulême en 1993. Quelques volumes de Jean-Claude Tergal, Patacrèpe et Couillalère ou Welcome Land plus tard, il est l’auteur et/ou dessinateur de plus d’une trentaine d’albums. En 2002, il décide d’adapter son Nouveau Jean-Claude au cinéma. L’histoire hilarante de Jean-Claude, livreur de pizzas la nuit et mime-statue le jour qui se fait quitter par sa petite amie qui ne supporte plus son mode de vie, ne trouve que peu de grâce auprès de la presse et du public. Il faut dire que le film est plus gras que drôle, plus successions de saynètes moyennement drôles qu’histoire narrative. Les fans de la BD sont déçus, les autres n’adhérent pas à l’humour potache et plutôt pas fin de la version ciné. Didier Tronchet a eu du mal à transposer l’humour noir qui caractérise ses albums sur grand écran. Il s’arrête là, et se remet à la BD.

Gérard Lauzier, lui, aura eu plus de chance. Mort en 2006, celui qui s’était fait un nom dans la bande dessinée dès 1974 en réalisant l’album Lili fatale chez Dargaud n’attend pas plus tard que 1980 pour s’orienter vers le métier de scénariste pour le théâtre et le cinéma. Il met son art de côté et se consacre tout entier à son nouveau hobby : il adapte ses Tranches de vie pour Jean-Claude Martin, travaille sur L’amuse-gueule de Pierre Mondy ou Je vais craquer de François Leterrier, collabore avec Daniel Auteuil sur Le garçon d’appartement. Et finit par réaliser T’empêches tout le monde de dormir en 1982, comédie quasi burlesque sur un homme qui séduit une jeune femme afin de s’installer chez elle. Ses films suivants connaîtront plus ou moins de succès, mais Mon père ce héros conforte sa carrière dans le cinéma. À l’instar de Didier Tronchet, ses films font plus appel au comique de situation qu’à l’humour acéré qui faisait le sel de ses BDs. Mais comme lui, il trouve sans doute dans son deuxième parcours l’envie d’utiliser le cinéma comme vecteur de comédie, plus que comme redite de sa vie de « bédéaste ». Une envie d’ailleurs, en somme, finalement jamais si éloignée de ce sur quoi il avait coutume d’écrire et de dessiner.

 

Mon père, ce héros (Gérard Lauzier – 1991)

Le cinéma BD-esque

D’autres auteurs-dessinateurs semblent se servir du cinéma comme deuxième moyen de diffusion de leur art, comme un prolongement à l’écran de ce qu’ils expriment sur le papier. Ceux-là même qui nous inspirent, à la lecture de leurs bandes dessinées, l’envie immédiate de les voir transposées sur grand écran, en même temps qu’ils font frémir d’angoisse dès lors qu’ils annoncent leur projet de le faire. Il en va ainsi du Immortel (ad vitam) d’Enki Bilal, œuvre bouillonnante, froide et intergalactique qu’on rêvait de voir au cinéma avant d’angoisser : « Mais comment va-t-il rendre l’univers de la BD ?! » Au final, le résultat laisse songeur. Le film de Bilal est à l’image de l’œuvre de papier dont il est tiré : chair et émotion dans un univers totalement virtuel, mélange improbable d’animation crépusculaire et d’images hallucinatoires que l’on voudrait sans cesse mettre sur pause. En un mot comme en cent : superbe prolongement de la trilogie Nikopol. Mais c’était oublier que son précédent Tykho Moon, avec Julie Delpy et Richard Bohringer, était déjà bien prometteur.

Lorsque l’on découvre, entre 2000 et 2003, les quatre tomes du sublime Persepolis de Marjane Satrapi, on se dit là aussi qu’il y a matière à scénario cinématographique. Vingt-ans de vie sous le régime du Chah d’Iran ou en exil forcé autrichien récapitulés sous forme de vignettes en noir et blanc qu’elle adapte en 2007 dans un long-métrage aussi passionnant que la série avec son complice Vincent Paronnaud (Winshluss lorsqu’il dessine). Ici encore, l’auteure fait preuve d’une vraie maturité de réalisatrice, en même temps qu’elle ré-exploite à merveille son talent de dessinatrice et de faiseuse d’histoire, d’autant plus qu’elle prend le parti de le faire en images d’animation. Du coup, le résultat est à la hauteur des espérances : émouvant et drôle, condensé d’histoire du Proche-Orient et prix du Jury ex-aequo (avec Lumière silencieuse, de Reygadas) au Festival de Cannes 2007. Les deux artistes travaillent actuellement à la mise à l’écran, en images réelles cette fois-ci, du Poulet aux prunes de Satrapi. Gageons qu’ils se révéleront aussi bons cinéastes que lors de leur coup d’essai.

Et puis il y a Frank Miller, d’abord consacré comme auteur de comics outre-Atlantique grâce à Dark Knight, Daredevil, RoninHard Boiled mais surtout 300 et Sin City, souvent portés à l’écran avec un succès public et parfois critique. En 2005, il se lance dans le bain, en coréalisant avec Robert Rodriguez la version ciné de Sin City. Et rebelote : une œuvre crépusculaire qui reprend autant l’ambiance « noir c’est noir » qui caractérise l’ensemble de ses albums de BD qu’elle innove en matière de qualité graphique et d’univers visuel. Il poursuit son extraordinaire ambition formelle, en livrant un film ultra-violent et stupéfiant d’audace visuelle. Sin City ressemble à une BD qu’on feuillèterait sur grand écran, univers virtuose si bien filmé qu’il en semble dessiné. Si The Spirit, sorti l’année dernière dans les salles obscures, était loin de la maestria du comic d’origine, force est de constater que l’univers y était respecté à la lettre, et que Frank Miller a su insuffler au film sa patte graphique. De la BD à la réalisation, il n’y pas forcément qu’un pas, mais il l’a franchi et personne n’oserait remettre en doute un certain savoir-faire de la part du monsieur.

Sin City (Robert Rodriguez & Frank Miller – 2005)

Quid de Riad Sattouf ? Il y a du génie dans la manière dont Les beaux gosses, sorti la semaine dernière au cinéma, reprend un univers extrêmement pictural inspiré des vignettes sous formes d’instantanés du dessinateur, observateur hors-pair, en même temps qu’il invente des codes de cinéma bien à lui, le posant d’emblée en cinéaste qui pourrait bientôt compter, peut-être débarrassé de l’étiquette « dessinateur de BD passé derrière la caméra ».

Une simple envie de cinéma

En cela, Joann Sfar rejoint son ami Riad Sattouf. En choisissant de réaliser Serge Gainsbourg : vie héroïque, projet ambitieux de biopic sur la vie du célébrissime chanteur français dont le tournage s’est terminé le 26 avril dernier, l’auteur quitte totalement l’univers de la BD pour s’atteler à la mise en scène d’une histoire certes vécue, mais qui ne saurait reprendre les codes d’un simple story-board ni même emprunter au registre du dessin. Forcément, l’attente du résultat final fait trépigner d’impatience, mais le projet lui-même souligne aussi que Joann Sfar a certainement eu, tout banalement, envie de faire du cinéma. Comme tant d’autres avant lui, et probablement comme beaucoup d’autres après lui. Envie finalement rattrapée par sa passion immodérée de la BD, puisqu’il travaille actuellement à l’adaptation de sa série Le chat du rabbin.

Une simple envie de cinéma : c’est peut-être finalement par ce biais que s’est faite, pour tous les dessinateurs de BD, le passage du papier à l’écran. Certes avec des visées et des modes de travail différents, mais toujours comme possibilité d’une communication entre les arts. Car artistes de story-board et auteurs de BD ont tout compte fait des métiers bien similaires :  mettre en images une trame narrative. Pas surprenant alors que Satrapi, Sfar et les autres aient franchi la marge étroite qui séparait la bande-dessinée du cinéma. Par dépit que la bande-dessinée soit encore considérée comme un art mineur ? Peut-être. Verra-t-on prochainement Emmanuel Guibert, David B. ou Baudouin se mettre au cinéma ? Rien n’est moins sûr. Ce qui l’est en revanche, c’est que le septième et le neuvième art n’ont jamais été aussi proches.


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