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Du montage réaliste au symbolisme chez Eisenstein : l’exemple de la scène d’ouverture de Octobre

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Le film Octobre de Sergei Mikhailovich Eisenstein est sorti en 1927.

Octobre a été remonté à cette période pour des raisons politique notamment avec l’exil de Trosky au Mexique. Octobre a été commandé par le pouvoir de Lénine. Il présente la chute du tsarisme et la conquête du pouvoir par Lénine avant la Révolution d’octobre.

Ce film s’ouvre sur la période de Février, où le peuple vient démanteler une statue à l’effigie de Alexandre III, avant dernier Tsar de Russie. Le dernier étant Nicolas II. Cette séquence est montée de deux façons différentes, dans ses deux parties qui la composent. Le Montage réaliste, explicite traduit la matérialité des faits. Ce que le spectateur voit à l’écran reflète la situation exacte. Sur ce point, l’action est quasiment documentaire. Au contraire, un des grands apports du cinéma d’Eisenstein réside dans le montage symbolique, c’est-à-dire qui tend à rapprocher deux situations, l’une visuelle, l’autre symbolique par un lien de connexité évident de telle sorte que le spectateur associe le symbolique à l’action.

Dans un premier temps nous allons voir comment le montage s’effectue de façon explicite et dans un second lieu comment il est fait de manière symbolique à travers deux grands thèmes, d’une part la révolte du prolétariat et d’autre part, la statue du tsar.

Partie 1 : La révolte du prolétariat

Section 1 : Le montage réaliste

Dans cette séquence nous observons un mouvement de foule impressionnant qui monte des marches. Ce mouvement ascendant du peuple suppose qu’il se dirige vers la statue vue dans des plans précédents en contre plongée. Après deux plans successifs de la montée du peuple, on peut apercevoir une dame montée sur la statue par une échelle. Elle exhorte la foule au pied de la statue et par des mouvements de bras, faisant signe d’approcher. Ensuite d’autres personnages viennent. Ils montent sur la statue par de grandes échelles jusqu’au somment de la statue, la tête. Ils passent des cordes autour des pieds et de la tête. Une corde est passée autour de la tête puis une autre autour du coup. La seconde est toute particulière puisqu’elle est en en nœud coulissant comme celui d’un futur pendu. Le symbolisme est celui de la condamnation à mort par la vindicte populaire. On observe toujours un mouvement ascendant du peuple vers la statue et sur la statue pour symboliquement détruire la statue. On se situe bien dans la réalité du fait, les préparatifs de la destruction de la statue.

Section 2 : Le montage symbolique

Après que les cordes ait été mise en place, on remarque d’emblée le passage au montage symbolique. Il n’est pas question pour Eisenstein de montrer la foule au pied de la statue mais bel et bien de simuler l’effervescence. Deux « idées images » apparaissent.

D’abord, cette révolution du peuple vers la statue est suivie par une foule impressionnante de militaires. Ce plan pris en contre plongée montre l’armée en train d’exhorter. Ils tiennent en l’air leur fusil à l’envers comme un signe de protestation. Cette prise de vue est faite de façon à placer le spectateur sur la statue comme à la place de la femme auparavant. La caméra par un mouvement panoramique montre la foule qui s’exclame. On se situe bel et bien dans le film de propagande dont le trait principal est d’exhorter le spectateur ou tout du moins de l’exalter dans ce sentiment qui était présent en février 1917 à Saint-Pétersbourg. L’ensemble de l’action est surmonté par des cris de joie en continues qui viennent renforcer la liesse du peuple contre la chute de la monarchie tsariste.

Ensuite, l’armée est mise en parallèle avec les paysans révoltés clairement symbolisés par des faucilles en l’air. On constate donc l’alliance de deux figures de la révolution d’octobre, l’armée et le prolétariat. Eisenstein entend par ce montage symbolique, qui dépasse la simple action de destruction par le peuple de la statue, stigmatiser les sources de mécontentement à l’origine de la révolution. Eisenstein a déjà démontré l’importance de l’armée dans « Le Cuirassé Potemkine » avec le soulèvement des marins de Cronstadt. Il y ajoute un prolétariat paysan qui constitue à l’époque la majorité du peuple russe.

Enfin, l’ensemble des cordes attachées sur la statue est tiré depuis le bas. Le plan insiste sur le fait qu’elles se tendent mais ne montre pas leur base. On garde toujours un mouvement ascendant vers le haut de la statue pour essayer de mettre à plat cette relation entre le pouvoir et le « petit peuple ».

Partie 2 : La statue du Tsar

Eisenstein se permet un double symbole, celui d’abord de faire converger la révolte du peuple vers cette statue qui est en elle-même le symbole du pouvoir royal et ensuite de construire une thématique dans la scène de « fissuration » de ce symbole. Le premier aspect se rattache pourtant principalement à l’action explicite de la foule qui veut « détrôner » le pouvoir royal. C’est pourquoi on peut dire qu’il utilise le même schéma, d’un montage proprement réaliste il dérive vers un schéma symbolique.

Section 1 : Le montage réaliste

La statue est l’élément central de cette séquence. Le démantèlement de la statue est méthodique, propre à montrer la détermination des partisans (militaire et paysans). L’ensemble des plans de la statue est en contre plongée. L’angle de vue est contraint à être en extrême contre plongée comme si Eisenstein voulait renforcer l’image du pouvoir qui domine, impose. C’est pourtant avec une facilité déconcertante que la caméra se glisse à hauteur d’homme en différents endroits de la statue pour décrire les opérations d’encerclage. Eisenstein reste quelques instants sur la tête, point névralgique de la statue, qui identifie clairement le tsar. Les hommes l’entourent avec plusieurs cordes. Un point étonnant se produit alors. Il témoigne directement du passage au montage symbolique.

Section 2 : Le montage symbolique

Les cordes attachées par les partisans disparaissent pour laisser place à une désintégration, à une fissuration intrinsèque de la statue dont les membres tombent un à un. Cette statue est hautement représentée dans son pouvoir symbolique par les trois objets forts de la monarchie qui sont le sceptre, la boule et la couronne. Ses trois représentations du pouvoir sont mis en valeur par un éclairage supplémentaire pour chaque objets et même tout au long de son démantèlement. La musique vient aussi glorifier l’importance de la destruction par un crescendo qui se finit par un « forte ». Cette montée va se finir brutalement par une explosion en voix out. Cette coupure introduit les cris de la foule qui monte les marches.

La chute de la statue est fortement accentuée selon ce montage symbolique. Le temps est volontairement allongé pour montrer sous tous les angles en contre plongée le « démantèlement intrinsèque » de la statue. On observe que la statue ne se détruit pas par la force des cordes tendues mais se désagrége d’elle-même. Elle part en morceau en commencent par un plan pour chaque symbole du pouvoir, le sceptre, la boule puis la tête qui se décapsule après plusieurs mouvements rotatifs. Ensuite, un plan plus large montre les pieds et les mains sous deux angles décalés, un à gauche, un à droite tomber de façon brutale.

La musique monte en même temps crescendo dans le but d’attiser le suspense chez le spectateur. Le montage devient soudainement très rapide, plusieurs plans par secondes de façon à symboliser le moment crucial, la chute de son piédestal de la chaise comprenant le corps désarticulé d’Alexandre III. Mais auparavant, le final intercale, encore une fois, le plan de l’armée et les faucilles des paysans pour alimenter cette effervescence et pour terminer la chute. La statue chute par l’avant comme la chute d’un monarque de son piédestal.

Cette séquence ne vient pas monter la chute du tsar Nicolas II en Russie qui intervient en Octobre mais introduit les éléments avant coureur. C’est donc tout naturellement qu’Eisenstein utilise la statue hautement symbolique. La scène est relativement morcelée. On compte au total environ 50 plans pour une séquence qui ne fait que 2 minutes. Ce choix d’un montage, maintenant appelé « montage mitraillette » est justifié par l’accélération des actions ainsi que l’agitation du peuple. L’apport d’une telle scène et plus généralement d’un tel film démontre le génie d’Eisenstein à peindre le symbolique plus que le réel. Cet état d’esprit provient directement du fond du sujet, un film commandé par les bolcheviks pour glorifier le régime mais dont le talent d’Eisenstein le transforme en une démonstration technique impressionnante. Au final, plus que les idées, c’est la créativité artistique qu’il faut retenir de cette scène.

Titre original : Oktyabr

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Durée : 95 mn


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