Décès de Youssef Chahine

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Le cinéaste égyptien, Youssef Chahine, est décédé le dimanche 27 juillet au Caire, à l’âge de 82 ans. Entre sensibilité orientale et goût pour l’éclectisme, son oeuvre sociale, politique, chamarrée et intime, l’érigea en tant que figure de proue d’un cinéma arabe subversif et humaniste.

Youssef Chahine, porte-parole dérangeant de son peuple

Youssef Chahine pourrait se résumer à une ville, la sienne : Alexandrie. Cité portuaire patriarche, tolérante et ouverte : le cinéaste demeurera le reflet de cette défense du cosmopolitisme, de l’amour de la différence et de la fièvre artistique. Faisceaux lumineux véhiculant un espoir pour le peuple égyptien, l’homme et ses idéaux furent endommagés par la censure, qui, malgré un séjour en prison, ne l’atteignit pas. Poursuivant de manière insatiable et risquée ses objectifs engagés dans un cinéma social et historique, il n’«en  (a) rien à foutre du pouvoir, des intégristes et des censeurs. Ils ne (me) font pas peur» ( Libération, dimanche 27 juillet).
Sa verve contestataire, aussi bien politique qu’humaniste, se fit sentir dès ses premiers films, Les Eaux noires (1956), et Gare centrale (1958). Mais grâce à L’aube d’un jour nouveau, en 1974, un tournant décisif se déclencha. Se consacrant désormais à disséquer la société égyptienne, c’est non seulement un témoignage précieux sur son pays et son temps, mais également une rétrospection intrinsèque sur sa vie, qu’il dessine. La réalisation en triptyque de sa (semi-)autiobiographie, Alexandrie, pourquoi ? (1979), Alexandrie encore et toujours (1990) et Alexandrie-New York (2004), est la représentation sensible et bouleversante d’un jeune né le 25 janvier 1926, et devenu, depuis, un auteur incontournable.
 
Envoûté par son art, il n’hésita pas, comme ce fut le cas avec Le Destin, un des films les plus vindicatifs sur l’action des islamistes fanatiques, à transformer son art en une arme subversive. L’essence de son oeuvre impressionnante réside dans cette conjugaison formelle, gagnée lors de son séjour universitaire à Los Angeles, de la charge autobiographique et de son engagement pour la liberté humaine.
 
A travers une filmographie riche d’une trentaine de  longs-métrages, Youssef Chahine révolutionna la tradition arabe de la boureka (mélodrame), dynamisa une codification formelle lente, et transcenda la sensualité orientale des corps fougueux et virtuoses. Dès 1949, tout juste âgé de 22 ans, dès son premier long-métrage, Baba Amin, revenu des Etats-Unis, il conjugua la puissance dramatique, la rapidité du montage et l’agencement de récits parallèles. Fin connaisseur de musique, passionné autant par les musicals que le récent Billy Elliott, il transmuait en une histoire universelle un attachement particulier et intime à une chanson. Le cinéma, comme il l’expliqua lors de sa leçon de cinéma cannoise, trouve son départ dans une impulsion personnelle et nécessaire. Refusant l’acte gratuit, le quantitatif au détriment du qualitatif, sa maîtrise exhaustive de tous les instruments esthétiques et techniques de l’art filmique lui valurent une reconnaissance mondiale, de nombreuses sélections dans les festivals internationaux, et le prix spécial à Cannes en 1997.

Critiqué dans son pays pour un cinéma qualifié de «blasphématoire» et d’«occidentalisé», adulé par les occidentaux, celui qui découvrit Omar Sharif, qui préférait le mot « amour » à celui de « tolérant », laisse effectivement derrière lui un cinéma prônant la passion de l’autre, du peuple égyptien et une avidité à défendre ses idéaux contre toute injustice.


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