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Daniel Darc Pieces of My Life

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Portrait intime, original et d’une grande sensibilité de Daniel Darc, l’ange noir du rock français, disparu en 2013. À voir de toute urgence.

Quand je mourrai, j’irai au paradis

 C’est en enfer que j’ai passé ma vie

 Daniel Darc in Amours suprêmes

 

Un matin de mars 2013, sur les marches du temple protestant de l’Oratoire de Paris, artistes et anonymes se pressent pour rendre un dernier hommage à Daniel Darc, l’enfant terrible du rock français qui s’est éteint subitement quelques jours plus tôt, à l’âge de 53 ans. Jean-Louis Aubert, ex-leader du défunt groupe Téléphone, accepte de dire quelques mots au micro qu’on lui tend. Le chanteur est très ému mais c’est une émotion contenue, pleine de dignité. Cet hommage à un ami en même temps qu’à un artiste est aussi succinct et bref qu’il sonne parfaitement juste. On lui demande quelle place va laisser Daniel Darc dans la chanson française et le chanteur de répondre par un adjectif qui claque comme une évidence et qui donne tout à coup le vertige : “Héroïque” ! Il continue : “extrême, sans concessions, sans calcul, sans jamais de calcul…” Ce portrait de l’ex chanteur de Taxi Girl, groupe new wave français des années 80, touche au coeur et dit en trois mots la vérité d’un être qui a vécu sans jamais accepter de vendre son âme, de passer sous les fourches caudines du marketing et des mondanités et dont le mal de vivre fut si grand qu’il a passé une partie de son existence à s’autodétruire – à l’héroïne notamment. Pourtant ces paroles si elles signifient le regret de la trajectoire jusqu’au boutiste de Daniel Darc, elles sont aussi un cri d’admiration pour ce dernier car celui qui les prononce sait très bien ce que le Rock a pu demander comme lourd tribut à ses enfants les plus enragés, les plus absolus, les plus purs.

Archives personnelles

Ce témoignage ne fait pas partie de Daniel Darc, Pieces of my Life, le très beau documentaire signé Marc Dufaud et Thierry Villeneuve sur Daniel Darc, héros tragique, s’il en fut, d’une génération de musiciens qui a fait ses débuts à la fin des années 70 sur les cendres du punk. Pourtant, ces paroles n’auraient pas dépareillé dans ce film qui frappe par son originalité et sa vérité si on le compare au tout venant des documentaires musicaux. En effet, dans sa gestation, il est très vite apparu aux auteurs que cette oeuvre ne pouvait pas revêtir une facture classique c’est à dire une alternance calibrée de témoignages et d’archives. Le film ne pouvait être que très personnel, échapper aux canons rabâchés du genre du documentaire musical. Darc ne pouvait pas être le sujet d’un film mainstream, de par sa personnalité et son parcours, mais aussi parce que la matière filmique dont disposaient les réalisateurs était presque totalement constituée d’archives personnelles, des vidéos amassées par Dufaud depuis le début des années 90, date à laquelle ce dernier fait connaissance avec Darc. Ces ruches de vidéo représentent 25 ans d’amitié. L’originalité du film vient de leur montage – qui a duré près de quatre ans. Il ne fallait pas un assemblage linéaire, ne pas se soucier de chronologie mais plutôt raconter l’artiste dans son intimité à travers certains thèmes, comme les objets personnels de Daniel qui sont revenus à Marc après la mort de son ami. Le film est avant tout un témoignage d’amitié qui évite le piège de l’hagiographie et sculpte un portrait intime de lumière et d’ombre au plus près de ce que fut Daniel.

 

 

 

Errances

Le grain souvent abîmé des vidéos captées par Marc Dufaud participent à la vérité qui émane du film. Tel ce concert au Gibus, un club phare de la vie nocturne parisienne à la fin des années 80, où toute la puissance de la présence sur scène de notre héros est révélée. Ses errances aussi dans un Paris qui n’existe plus. Et puis il y a Daniel filmé dans l’intimité de sa chambre chez ses parents. Ces images ont quelque chose de viscéral et d’intime (Dufaud). Dans le bric à brac de cette pièce qui sans doute révèle le chaos intérieur de l’artiste, il y a ses questions, sa douleur, son errance, ses enthousiasmes. Darc se confie, Darc se révèle, répond aux questions de son camarade qui le filme en gros plan. Tout est là, dans ces images : la révolte, la provocation, la solitude, la passion du rock’n roll, Dieu, l’évocation d’Elvis : “On est tous vivants grâce à lui”…

 

 

Un chant d’amour

Les réalisateurs n’ont évité aucun sujet. Pour preuve une scène très forte évoque l’addiction de Daniel à la drogue lorsqu’on le voit se shooter dans sa chambre. Loin d’être voyeuriste et parce qu’elle évoque une partie de sa vie, la séquence prend une place naturelle dans le cours du film. Mais au delà de l’intimité, le documentaire fait la part belle à l’oeuvre du poète punk avec notamment l’évocation du bouleversant et miraculeux album Crèvecoeur” (2004), grand succès qui restera plus que la fin d’une longue traversée du désert : une rédemption. Nous suivons un peu de la genèse de cet album magnifique et Frédéric Lo, son producteur – le seul “intervenant” avec Georges Betzounis, l’ami et guitariste de Darc, du film – est interviewé pour nous parler de sa rencontre avec Daniel et de la fabrication du disque. C’est l’occasion d’entendre le somptueux Je me souviens, je me rappelle (plage 6 de Crèvecoeur”) et une répétition avec Lo à la guitare et Darc au chant. À noter que l’époque Taxi Girl est évoquée bien entendu mais ce n’est pas le coeur du film. Daniel Darc, Pieces of My Life est avant tout un chant d’amour. Son coeur réside, et c’est là toute la beauté de ce documentaire, dans l’évocation et la tentative de révéler un peu de la complexité d’un poète. Jusqu’à dévoiler un peu de la douleur d’un écorché vif qui déclarait à propos de son chef-d’oeuvre Crèvecoeur : “Forcément ça se passe autour de choses qui m’obsèdent : c’est à dire Dieu et la difficulté majuscule de vivre, d’avoir envie de vivre, qui sont complètement contradictoires avec la foi en Dieu. Et puis les histoires d’amour foireuses, parce que j’en ai vécu beaucoup…”

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