Taxi driver


Taxi driver

Un film de Martin Scorsese

Avec Robert De Niro, Jodie Foster, Harvey Keitel, Cybill Shepherd, Albert Brooks

Article de Christophe Chemin 4 étoiles



C’est bien de cela dont il s’agit dans Taxi Driver : se battre contre soi-même. La dualité est le point d’ancrage de l’œuvre de Scorsese. Tout se dédouble à volonté : les personnages principaux qui ont tous deux noms ; la ville qui se métamorphose entre le jour et la nuit ; les comportements sociaux d’une part, entre fausse solidarité et racisme, moraux d’autre part, entre puritanisme aberrant et prostitution. Jaillissent alors toutes les pathologies et les dégénérescences qui rongent l’Amérique des années 70 et offrent à Taxi Driver sa densité émotionnelle, servie par un sentiment de saturation et de contrastes.

Travis porte en lui les paradoxes liés à l’époque, il est, comme le dit Betsy, « une ambulante contradiction » : d’un côté, il est attiré par un désir d’intégration sociale nécessaire pour se construire ses propres repères (comme le montrent son histoire d’amour avortée ou encore ses relations avec les autres chauffeurs de taxis) ; de l’autre, il se montre profondément raciste, avec en arrière-fond ce vieux fantasme sudiste qui consiste à tuer un noir. Travis est un anti-héros, car la plupart de ses projets se soldent par un cuisant constat d’échec. Tout ce qui a trait à la quête de soi, se chercher une identité, se trouver une place dans la société, est annihilé par le réflexe de protéger son territoire contre l’Autre.

Le nerf de Taxi Driver repose sur deux problématiques : un « vouloir-être quelqu’un », stigmatisé par la pluralité des noms donnés aux protagonistes, et l’impossible réalisation de ce même mécanisme mimétique, car soit le personnage n’évolue pas, soit il échoue dans son devenir. En cela, le traitement de la ville de New York est remarquable car nous donne deux visions de la ville, une de jour, où la ville est banale et monotone mais garde la laideur qui lui confère son côté glauque ; et une de nuit, où la ville mute avec les pulsions et aliénations des New-yorkais. Les habitants donnent corps à la ville mais cette dernière les oppresse. Son cœur bat au rythme de la vie de Travis, elle nous apparaît à la fois nerveuse, vulnérable et invivable, et aussi paradoxale puisqu’elle lie gigantisme (c’est une ville de plusieurs millions d’habitants) et figures de l’enfermement, du cloisonnement.

La nuit dans cette mégalopole est un lieu de défoulement, la journée est un lieu de refoulement et de frustrations, les jours baignent dans une décadence généralisée. La réversibilité des personnages dans un segment spatio-temporel donné (soit la journée soit la nuit) est vertigineuse et contribue à créer une perte de repères pour les personnages et pour les spectateurs aussi.

New York apparaît d’emblée, avec toutes ses rues et ses carrefours, comme un labyrinthe urbain. L’envers de la ville nous est montré à travers les personnages, lancés dans une quête identitaire mais qui se heurtent à un manque d’attache et de repères fondamental et rédhibitoire. L’évolution de l’être n’existe pas, les personnages sont condamnés à rester ce qu’ils sont.

Scorsese insiste sur la notion de marginalité. Travis Bickle, insomniaque, revient du Viêt-nam et devient chauffeur de taxi de nuit ; il est le véritable révélateur des maux d’une Amérique pauvre puisque la nuit new yorkaise révèle, au gré de ses déambulations, une société évoluant dans les ténèbreux méandres d’un labyrinthe urbain. Les politiciens y trouvent leur intérêt, car l’insécurité générée est la base fondatrice de leurs discours démagogues et hypocrites, qui font miroiter au peuple un semblant d’union. C’est ce qui est montré avec le personnage du sénateur Palantine et son slogan très démago « We ARE the people. »

Entre réalisme documentaire et stylisation (les couleurs rouges et jaunes, présentes sur le drapeau de la Sicile et déclinées tout au long du film, font référence aux racines de Scorsese), le génie de Scorsese consiste à unir des registres et des esthétiques apparemment incompatibles sans qu’on n’en voit la soudure. On passe du réalisme à l’abstrait (les plans à travers le pare-brise qui nous font voir le monde tel que le voit Travis, un monde de tâches, informe et menaçant). Les destins individuels (celui de Travis et Iris, par exemple, qui se croisent pour donner un final écarlate) se superposent, se confondent avec l’histoire collective : celle des années 70. Vision d’une Amérique désenchantée....


Fiche du film


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