Une femme sous influence (A woman under the influence) 
Article de Aude Fauvel
Une femme sous influence, sorti en 1975, tient une place fondamentale dans la construction du mythe Cassavetes. Il est aussi un point d’orgue dans la carrière de sa femme Gena Rowlands.
Comme pour Faces, le scénario d’Une femme sous influence est d’abord rédigé sous la forme d’une pièce de théâtre, il est également écrit spécialement pour Gena Rowlands, dont l’interprétation du personnage de Mabel irradie, du début à la fin, l’ensemble du film. Ce personnage central du film incarne à lui seul le théâtre car il est sans cesse en représentation. L’attitude de Mabel permet en effet l’irruption d’une forme de fantaisie dramatique dans la vie quotidienne des personnages. C’est ce lyrisme sans bornes de Mabel qui précipite sa famille vers le tragique. La dernière scène, dans laquelle le couple apaisé met en ordre la maison, déplie le lit et surtout ferme les lumières et les rideaux, peut être ressentie par le spectateur comme la fin d’une représentation théâtrale.
Le sentiment d’improvisation, typique chez Cassavetes, est accru par la grande liberté de déplacements des acteurs au sein des plans. Cette nervosité des corps, surtout pour le personnage de Mabel, permet de transmettre aux spectateurs les humeurs et les hystéries des protagonistes. L’extrême expressivité du corps de Mabel étonne les gens car il s’affranchit de tout carcan social. Son comportement émotif, sa démesure, sa propension à la poésie et à la folie s’expriment dans une langue presque personnelle, ponctuée de bruits et d’expressions, mais également dans un langage physique, dans lequel Mabel manifeste un besoin d’amour et d’affection excessif, pratiquement impossible à combler. Les corps de son entourage réagissent également, par la violence ou par l’étreinte, mais tous semblent fébriles, comme touchés par la fragilité de cette femme qui extériorise sans limites son besoin d’amour. L’enthousiasme sans bornes de Mabel néglige les conventions sociales et défie en ce sens le rôle que chacun est tenu d’occuper dans la communauté.
Si Une femme sous influence est un film sur l’hystérie, du moins sur ce que notre société considère comme tel, c’est aussi un film communautaire sur la famille. Film communautaire car, comme souvent chez Cassavetes, l’équipe de tournage, les acteurs et les distributeurs sont des amis ou des parents. Cassavetes conçoit le cinéma comme une véritable expérience humaine et collective, ce qui lui a permis d’extirper de ses acteurs les émotions les plus vives. C’est également une œuvre sur la famille, qui opère une plongée directe dans l’intimité d’un couple et de son fonctionnement. L’hyperréalisme du film ne conduit pourtant pas au voyeurisme et le regard porté par la caméra reste d’une grande pudeur. Si les scènes qui se succèdent distillent un sentiment de malaise, c’est qu’elles capturent avec justesse les réactions de chaque personnage. Ainsi, plutôt que d’insister sur le visage crispé de Mabel lors de ses crises, la caméra souligne les expressions de peur et d’incompréhension qui paralysent son entourage. En capturant de l’intérieur l’intimité de cette famille américaine, Cassavetes évite toute subjectivité. Il retranscrit avec authenticité le sentiment d’étouffement social et familial, mais se garde de tout jugement vis-à-vis des personnages.
Une femme sous influence est un film de contrastes, qui oscille entre le rire et les larmes. Le drame est omniprésent, bien qu’imprévisible. Il surgit de situations quotidiennes ou anodines. Les fêtes ou les événements heureux qui ponctuent le quotidien du couple (le déjeuner avec les ouvriers, la fête organisée pour les enfants ou pour le retour de Mabel) entraînent systématiquement des drames à l’issue violente. Face aux excès de Mabel, ses proches réagissent eux aussi par des comportements démesurés, parfois déroutants, comme c’est le cas pour son époux ou pour la mère de Nick. C’est pourtant auprès de son mari que cette femme cherche le réconfort et l’approbation. Les regards interrogateurs que Mabel lance à Nick dès qu’ils sont en société, sont comme ceux d’un enfant qui veut s’assurer de son bon comportement. C’est également en ce sens que Mabel, pour qui l’amour et l’acceptation de sa famille est indispensable, est une femme sous influence.
Cassavetes a ressenti une émotion très forte lorsqu’il a vu pour la première fois le film abouti. Si forte qu’il a voulu le montrer aux studios afin de le distribuer. Le refus de ces derniers n’a pas entamé son ambition et son amour pour ce projet, c’est donc seul qu’il est allé démarcher les directeurs de cinéma pour qu’ils diffusent le film. La puissance d’abstraction de l’œuvre de Cassavetes réside très certainement dans cette foi sans faille dans le septième art Son immense liberté de création en fait un réalisateur américain à part entière, un artisan de la rupture et du choc cinématographique.