Profession : Reporter (Professione: reporter ou The Passenger)

Profession : Reporter (Professione: reporter ou The Passenger)

Profession : Reporter (Professione: reporter ou The Passenger) 3 étoiles

Un film de Michelangelo Antonioni

Avec Jack Nicholson, Jose-Maria Caffarel, Steven Berkoff, Jean-Baptiste Tiemele, Manfred Spies, James Campbell, Ian Hendry, Ambroise Bia, Maria Schneider, Jenny Runacre

Article de Aude Fauvel


David Locke, formidablement interprété par Jack Nicholson, est un journaliste désabusé qui erre en quête de vérité dans le désert Africain. Suite à l’échec de sa rencontre avec un groupe révolutionnaire tchadien, le reporter retourne à son hôtel, où il découvre le corps inerte de son voisin de chambre, Robertson. De cet homme dont il ignore presque tout, Locke s’approprie l’identité pour mieux fuir le néant de sa propre existence. En échangeant les photos de leurs deux passeports, en s’emparant de l’agenda de Robertson et en suivant scrupuleusement son emploi du temps, le journaliste se crée une nouvelle vie et un nouveau quotidien. Le personnage principal, en quelque sorte « réincarné », prend rapidement conscience de l’activité à laquelle Robertson se livrait. Celui-ci, qui s’était présenté comme un simple homme d’affaires, est en réalité un trafiquant d’armes international qui encourage insurrections et guerres civiles en Afrique. Lorsque Rachel, l’épouse de Locke, reçoit les effets de son supposé défunt mari, elle découvre la substitution d’identité. Elle prévient alors la police et s’envole pour l’Espagne à la recherche de cet homme qui, en reniant son passé, renie tout amour pour elle.

D’un postulat comparable à celui d’une intrigue policière, Antonioni offre une véritable réflexion sur le sens réel de la vie et la quête de l’identité personnelle. Le titre anglais, The Passenger, est dans ce sens largement plus évocateur de cette fuite en avant de Locke, tentant à tout prix de fuir une existence en laquelle il ne croit plus lui-même. Le film se révèle profondément nihiliste et expose avec une économie de paroles les difficultés rencontrées par l’homme lorsqu’il s’agit de concilier les élans les plus profonds de son âme et la réalité du monde qui l’entoure. Quant au titre français, il reflète davantage la méditation du personnage principal sur le regard que l’homme, et plus particulièrement le journaliste, porte sur le monde. Locke admet à diverses reprises dans le film (face à Robertson et face à son épouse) l’impossible objectivité de toute image retranscrite par l’homme. Comme pour mieux illustrer ce propos, Antonioni a délibérément inséré de véritables images documentaires dans le film.

La lente déroute de John Locke est magistralement mise en scène par Antonioni, dont beaucoup ont considéré qu’il offrait ici une forme d’aboutissement de sa carrière. Le cinéaste dira lui-même : « Profession, Reporter est l’un de mes films les plus aboutis au niveau de l’esthétique ». La beauté des paysages, effleurée par la lenteur très douce de la caméra mérite à elle seule le visionnage sur grand écran. Le réalisateur impose, avec des images parfois proches de la réalité documentaire, un rythme lancinant qui berce les personnages dans une lente fuite identitaire. Profession, Reporter est dans ce sens un film sur le voyage, d’un voyage à la fois réel et introspectif.

La crudité des images tient beaucoup à la volonté du réalisateur de tourner l’intégralité du film en extérieur. Seule la séquence de fin, qui nécessita la construction du décor de l’hôtel, utilise les artifices du studio. Ce plan final, qui ne dure pas loin de sept minutes, est entré depuis longtemps dans la légende. Outre sa remarquable technicité, il impose aux spectateurs, par la multiplication des symboles, une profonde réflexion. La caméra s’attarde d’abord sur David Locke, allongé sur un lit, puis elle s’avance très lentement vers la fenêtre qui donne sur la place d’un petit village espagnol. Le temps et l’image sont comme figés dans cet endroit paisible où viennent jouer les enfants. En traversant la fenêtre, la caméra paraît vouloir s’échapper d’un cadre trop restreint. Cette fuite de l’image symbolise la volonté du personnage de se libérer, d’échapper à la fatalité de son existence. La caméra opère finalement un retour dans la chambre du reporter. Son corps inerte laisse deviner sa mort, il est entouré de policiers, de la jeune femme qui l’accompagnait, et de sa femme Rachel. À l’instant même où son passé le rattrape, le héros succombe.

« Je considère également que c’est un film politique puisqu’il traite des rapports de l’individu avec la société », dira Antonioni. Le cinéaste porte dans cette œuvre un regard très noir et profondément fataliste sur la condition humaine. La fatalité s’exprime avant tout dans la mort de Robertson, qui préfigure en un sens celle de Locke à la fin du film. La gravité du film réside clairement dans l’acceptation de la mort comme seule libération de l’être. Cette noirceur contraste formidablement avec la luminosité du film et l’esthétique toute naturelle des images. Le monde que nous offre ici le réalisateur est sans fards et d’une profonde beauté, il abrite cependant une cruelle vérité.

Pour Antonioni, « cinéaste des environnements », comme l’a décrit Nicholson, les acteurs sont des « espaces mouvants ». C’est avec une grâce rare que Maria Schneider, l’héroïne sulfureuse du Dernier Tango à Paris, évolue dans les décors espagnols du réalisateur. Compagnonne de route anonyme de Locke dont on ne sait rien, elle est à elle seule l’incarnation du mystère de l’identité. Jack Nicholson, acteur très en vogue dans ces années 1970, offre une interprétation tout en nuances et emprunte de justesse.

Plus qu’un film, Antonioni offre ici une véritable méditation existentielle, dont l’issue inexorable est ce constat fait par le personnage principal : « Le monde était bien plus pauvre qu’il ne l’imaginait ».

Fiche Film

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