La Science des rêves 
Article de Samir Ardjoum
Nostalgie du temps de l’enfance. Pour certains, ce fut une période horrible, obligatoire et tristement ennuyeuse. Pour d’autres (Michel Gondry en tête), ce fut le déclencheur ultime. Bricoleur, touche-à-tout, imaginaire débordant et amoureux de la vie, Gondry, en trois films, continue de poser ses marques sur un terrain encore frileux, celui du cinéma de l’irréel. Human Nature, certes raté, montrait maladroitement le revers d’une médaille, celle des clips et autres films courts. Assisté d’un scénariste un peu trop entreprenant, Charlie Kaufman, il récidive avec le très beau Eternal Sunshine of the Spotless Mind. Entre les allées resnaisiennes et la grandeur hollywoodienne, Gondry arrivait à ne pas trop alourdir ses propos. Cette fois-ci, le chouchou des clips US revient en France pour filmer son enfance, ses rêves, ses trucs qui l’ont permis de devenir ce qu’il est : un mec fictif.
La vie avant de paraître belle doit être inventée de toute pièce. Ensuite, on recolle les morceaux et on avise. Cela pourrait être l’adage de l’univers propre à Gondry. Les héros de ses films sont des enfants qui ont grandi malheureusement trop vite. Dans Eternal Sunshine of the Spotless Mind, le personnage interprété par Jim Carrey refait le tour du monde de sa vie afin de mieux cerner ses propres envies et de surcroît apprécier l’amour qu’il porte pour sa copine. Dans La Science des rêves, Stéphane, atteint d’une maladie spéciale (il ne fait pratiquement plus la part des choses entre le réel et le rêve), tente de tirer un trait énorme sur son passé. Histoires anciennes, quelques conversations avec son père, attachement à des inventions insolites (il bricole énormément), ces étapes de sa vie sont des attractions désastres. On sent tout de même poindre la paresse des jours heureux. Gondry aime ce passé. On le voit. Ne serait-ce que par la présence d’objets anciens, par les costumes de ses personnages, par l’opposition entre un mode de vie plus apaisé que celui de notre société actuelle, plus dynamique et plus adulte. L’enfance, chez Gondry, ne s’est jamais arrêtée, et cela risque de persévérer.
La Science des rêves est une poésie qui fait appel aux vieux fantômes de l’animation. Entre Starévitch et Méliès, Gondry impose un point de vue calqué sur les maladresses d’un amoureux transi. Un mec sympa, complètement déphasé, professionnellement instable et ayant une vision sociétale qui frise avec le chaos. Dans son environnement professionnel, il se démarque de ses collègues tous plus fous les uns que les autres (mention spéciale pour la composition d’Alain Chabat) en optant pour le sommeil perpétuel. Boulimie du rêve, inquiétude étrangeté, trip sensoriel, plongeant nos sens dans un tourbillon visuel quasi grandissant. L'univers de Gondry est tout bonnement magnifique. Peuplé de nocturne indien, de machine à remonter dans le temps, d’un Pégase des temps modernes et de pauvres punks solitaires, ce microcosme tient habilement dans un registre, celui du film de genre.
On est en droit de ne pas apprécier les téléphones oranges, les romans de la collection « bibliothèque rose & verte », les tenues vestimentaires seventies, les posters grandeur nature des interprètes de la variétoche française giscardienne (Joe Dassin, Sylvie Vartan, Mike Brant…), mais a-t-on le droit de rejeter le dernier film de Michel Gondry ? Si la mise en scène au cinéma est par définition une transposition farfelue de l’univers d’un auteur, alors La Science des rêves est en passe de devenir la fantaisie de l’année 2006.