Lucky


Lucky

Un film de John Carroll Lynch

Avec Harry Dean Stanton, David Lynch, Ron Livingston, Ed Begley Jr., Tom Skerritt

Harry Dean Stanton, l'émouvant effet miroir.

Article de Lucile Marfaing 3 étoiles



Lucky s’ouvre et se ferme sur les pas lents mais téméraires d’une tortue de terre, tâtonnant dans un désert américain roussi, en vue d’une destination tout aussi bien inconnue d’elle-même. La silhouette frêle d’un homme au chapeau de cow-boy vient se glisser dans ce paysage sec, c’est celle de Lucky/Harry Dean Stanton, une allure et un visage qui replongeront sans doute ceux qui ont vu Paris, Texas (Wim Wenders, 1984) au coeur de cette même étendue américaine, l’acteur déjà comme partie intégrante de ce territoire, hagard du désert en casquette rouge. Lucky a ceci de particulier d’être la dernière apparition de l’acteur à l’écran, après soixante ans de cinéma, et 90 ans d’existence, une vie au bord de s’effilocher définitivement. 90 ans c’est long pour un homme. On ne peut s’empêcher de raccorder la poétique de cette tortue qui traverse le film, dite âgée de 500 ans, à Lucky, double de fiction ou double du réel d’Harry Dean Stanton, et disparu en octobre dernier. Le film s’empare de cet avant baisser de rideau de l’acteur, évitant avec finesse l’œuvre hommage, au profit d’un portrait réduit aux plus simples instants d’un quotidien, tour à tour léger et plus grave, d’une économie de mise en scène qui fait la part belle au pur moment, sans passé ni avenir (si ce n'est des souvenirs ici et là à travers des photos, une mémoire de soldat servant dans le Pacifique durant la seconde guerre mondiale).

 
 
 

« Realism is a thing »


« Realism is a thing » dira Lucky, dans une expression mi évidente mi sibylline, à ses compagnons de café qu’il retrouve tous les jours, dans un délicat rituel qui n’est pas sans rappeler les moments passés au bar de Paterson dans le dernier long métrage de Jim Jarmusch (Paterson, 2016), c’est la même valeur qui est accordée ici à la routine d’une vie, à sa force de beauté, accentuée ici dans sa menace de déclin : les mots croisés que fait Lucky, les jeux télévisés qu’il ne veut pas manquer, les discussions au café, avec Howard notamment (interprété par son grand ami, et celui qui l’aura fait tourné, David Lynch), perturbé de la fuite de sa tortue prénommée « President Roosevelt », les packs de lait, toujours les mêmes, à acheter. Comme dans Paterson, c’est une immense richesse qui est dégagée de moments répétés, associée au précieux pouvoir de chaque être d’enrichir sa vie de sa propre fiction. Ainsi en est-il du rôle même que joue Harry Dean Stanton dans le film, de la mise en scène de lui-même, comme des éléments de l’homme qu’il est. Il faut voir ces séquences où, seul chez lui, Lucky parle, munit d’un téléphone rouge, à un mystérieux interlocuteur, dont on ne saura (et quelle importance), s'il discute avec une personne ou avec lui-même. C'est aussi toute la beauté du film de John Carroll Lynch et de la présence de l'acteur que de signifier dans chaque plan l'intériorité qui fait l'humain, rendant à son introspection une porte d'accès toujours impossible à l'Autre, réservant l'antre secrète de chacun. Lucky n'est pas qu'une personne, il est un monde.

 



Regard écran d’Harry Dean Stanton

Une intériorité qui se cache autant qu'elle s'offre, à l'instar de ce plan d'un sourire d'Harry Dean Stanton, livré à la caméra, un instant émouvant et fragile, à travers son visage qui se découpe dans le bleu cru du ciel. L'acteur aura à plusieurs reprises regardé le ciel (la caméra ? le spectateur?), dans Paris, Texas, ou encore dans ce plan final de lui dans la dernière saison de Twin Peaks, bouleversant, assis sur un banc, lèvant ses yeux vers le ciel, attendant la mort. D'une carrière faite de rôles plus que discrets, cette dernière apparition d'Harry Dean Stanton nous ramène à l'effet saisissant de miroitement que l'acteur aura su produire, presque l'air de rien, par sa présence, et qu'il réactive ici une dernière fois, au seuil de la mort, dans le plus généreux des partages. Par cet engagement au miroitement (également la scène dans le café, où il insiste de façon facétieuse pour fumer à l'intérieur), l'acteur se sera saisi de l'un des plus profonds et déroutants pouvoirs du cinéma : le miroitement offert à l'autre, reflet hyersensible de l'existence. Sans anxiété envahissante, ni déni d'inquiètude face à sa fin prochaine, cet être solitaire et secret, visage simiesque et lèvres mangées par son harmonica, au regard doux, persiste, comme une tortue à l'âge canonique, à tirer sur la corde de sa longévité au milieu des cactus, à grand renfort de paquets d'American Spirit. Il fait signe jusqu'au bout, avec retenue mais intensité, à celui ou celle qui veut bien le regarder, avant, prochainement, de se refermer, comme le fermoir délicat d’un collier en or fin et brillant.


Fiche du film


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