12 Jours


12 Jours

Un film de Raymond Depardon

L’éminent documentariste Raymond Depardon capte la confrontation entre un système et des malades devenus inadaptés à celui-ci. Symbolique comme les procédures qu’il filme, « 12 jours » génère une fascination indéniable.

Article de Corentin Lê 3 étoiles



À Lyon, le ciel est gris au Vinatier. La brume encercle l’hôpital psychiatrique et cloisonne derechef ses malades. Derrière les portes qui s’alignent tout au long des couloirs immaculés, les fantasmes de la folie ordinaire occupent les chambres. Loin de tout sensationnalisme, Raymond Depardon ne les ouvrira jamais. Sans voyeurisme, celui-ci se limite à filmer la confrontation de paradoxes mis face à face : la justice, claire, précise, égalitaire, impartiale, et la folie, trouble, confuse, particulière et multiple.


Un délai symbolique

12 jours, c’est le délai prescrit par la justice depuis 2013 pour organiser une audience où un juge doit examiner la justification de la procédure d’hospitalisation en psychiatrie sans consentement du patient concerné. Le documentaire de Depardon, reprenant dans son titre cette « semaine et demie » judiciaire symbolique, s’articule autour d’un procédé plus que minimaliste. Lors des entrevues qui composent le film, où sont présents un juge, un patient et son avocat, accompagnés, le cas échéant du tuteur du patient, Depardon se place discrètement dans le coin et filme, dans un champ contre-champ d’une simplicité désarmante, cette discussion entre le juge, l’institution représentant le système et le malade, par définition exclu de ce-dit système.

Les rencontres s’enchaînent et se ressemblent : aucun des dix patients montrés dans le film ne sera considéré comme injustement hospitalisé de force, leur présence ici se justifiant assez rapidement par une détresse que les mots n’ont même plus besoin de décrire. Les douleurs, les souffrances et les angoisses se dessinent sur ces visages d’infortune bouleversants : l’une a été harcelée au travail, l’autre souhaite contacter et rassurer son père… qu’il a assassiné dix ans plus tôt. Qu’ils soient criminels ou non, une chose, sûre et certaine, ressort de ces rencontres : tous sont victimes d’une maladie qui les dévore et les assomme.


Un prisme passionnant

L’humanité qui se dégage de toutes ces audiences est vibrante et la force de 12 Jours est de parvenir à émouvoir sans tomber dans le pathétique. Les patients sont déstabilisés par leur malheur, et les juges le sont par le désarroi provoqué par cette situation qui n’arrange personne. Tous les malades aimeraient sortir, tous les juges aimeraient que ceux-ci aillent mieux, mais tout le monde (le spectateur y compris), sait pertinemment qu’il vaut mieux, pour eux-même comme pour la société, que leur hospitalisation sous contrainte soit prolongée. Depardon arrive magnifiquement à capter la paralysie de cette situation, où personne ne se libère là où, justement, s’exerce le droit fondamental des libertés humaines.

Ce paradoxe, dont l’accumulation des cas divers et variés maintient constamment, trouve une respiration étonnante dans des séquences d’observation de l’hôpital et de ses alentours. Sans vouloir faire la topologie des lieux ou sans souhaiter décrire le fonctionnement complet du Vinatier, Depardon nous donne du temps, à nous spectateurs et témoins de ces audiences, pour digérer les questions existentielles que soulèvent les rencontres de 12 Jours. Peut-on retirer à quelqu'un le droit de se retirer la vie ? Peut-on faire confiance à une personne incapable de s’exprimer sans égarement ? Doit-on considérer le harcèlement comme fruit de la paranoïa d’une personne en apparence malade, ou, au contraire, le prendre très au sérieux ? Depardon parvient, assez subtilement, à évoquer ces questions de société sans lourdeur ni jugement tout en tenant jusqu'au bout son dispositif de départ. Fascinant.


Fiche du film


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