Mother !


Mother !

Un film de Darren Aronofsky

Avec Jennifer Lawrence, Javier Bardem, Ed Harris, Michelle Pfeiffer, Domhall Gleeson, Kristen Wiig

Aronofsky, jusqu'au-boutiste, assume sans peur ni hésitation une incroyable métaphore filée.

Article de Corentin Lê 4 étoiles



Mother ! risque d'en laisser plus d'un sur le carreau. À travers un film-somme, présenté puis vendu comme un simple huis-clos anxiogène au casting cinq étoiles, Aronofksy enfonce des portes que d'autres, plus frileux, n'auraient jamais osé approcher. En démontrant cette grande confiance qui sépare les grands du reste, il apparait sans peur ni du ridicule, ni du grotesque et prend le risque de flirter avec cette limite, pourtant si fine, entre le génie et le grand-guignol. Parfois taxé de cinéaste adolescent, souvent catalogué d'une prétention dont il ne se cache pas, il parvient ici à trouver dans un too-much ô combien rocambolesque la puissance d'évocation des images qui manquait terriblement à son dernier film, Noé (2014), blockbuster paradoxalement mineur.

 


Au départ, il ne s'agit pourtant que d'un film d'intrusion, où des “corps étrangers” (Ed Harris et Michelle Pfeiffer) tentent de s'introduire dans la demeure d'un écrivain en panne d'inspiration (Javier Bardem) et de sa femme (Jennifer Lawrence), très investie dans l'entretien et la restauration de cette maison, qu'elle a fait renaître de ses cendres. Et Aronofsky aurait très bien pu se contenter de cet efficace et modeste film de genre. Là où l'oppression et la psychose règnent en maître, il y montre son attachement permanent au son (après les os brisés de The Wrestler - 2008 - et les plumes naissantes de Black Swan - 2010 -, la maison prend vie via la bande-sonore) et se classe parmi ces quelques grands cinéastes n'ayant jamais oublié que le cinéma est un art qui se compose d'autant d'images que de sons, pas moins, pas plus (Scorsese l'avait, entre autres, si bien démontré avec Silence en début d'année). On y suit la détresse d'une femme au foyer à la passivité irritante, acceptant tout de son mari et veillant sans relâche à la bonne tenue de la maison, malgré des squatteurs pour le moins envahissants. Film machiste ? Démontrant ouvertement les bons et loyaux services d'une mégère maternelle envers l'homme de la maison, artiste à protéger et à entretenir ? Cela aurait été simple si seulement Aronofsky n'avait pas réalisé l'un des films les plus fous de ces dernières années.

 


Car Mother ! est un piège vicieux. Mais un piège qui parvient néanmoins, grâce à la cohérence et à la tenue permanente de son idée de départ, à ne pas être l'un de ces thrillers malins, savamment orchestrés dans l'unique objectif du fameux twist final. Non, Mother ! est un piège qui n'essaie de duper personne : toutes ses intentions sont clairement mises en scène et elles évoluent toutes, volontairement, dans le pur plaisir de la surenchère. Le propos y est martelé, les métaphores y sont évidentes et l'analogie globale, au départ sous-jacente, puis progressivement mise en lumière, saute aux yeux. Aucune subtilité ici, Mother ! est à ranger aux côtés des explicites Antichrist (Von Trier, 2009), Théorème (Pasolini, 1968) et Rosemary's Baby (Polanski, 1968) (voire même Les Fils de l'homme...). En sachant cela, il parait alors compliqué d'envisager le film au premier degré, tel quel, il n'en ressortira qu'un mindfuck gratuit et grossier. Au contraire, la mise en perspective de la première partie du film, paranoïaque et malaisante, par la seconde, outrancière et spectaculaire, fera sens. Autrement dit : la contamination de la maison par des intrus sans gêne sera bien évidemment à remettre dans le contexte que dévoile progressivement la suite surprenante du film. Au fil des scènes, Mother ! sombrera ainsi peu à peu dans la folie, tendant inexorablement vers un dénouement final pour le moins attendu et prévisible et souligne, grâce à cela (la nature prévisible de la fin est au coeur du propos), une évidente fatalité, illustrant un avenir cauchemardesque sans échappatoire dont les personnages semblent étrangement inconscients.

Au final, peut-être auteur ici de son meilleur film, écrit en quelques jours seulement, Aronofsky jette un pavé dans la mare. Un pavé lourd, certes, mais qui restera à coup sûr, au même titre, voire plus, que Requiem for a dream ou Black Swan, ancré dans la mémoire collective.


Fiche du film


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